Eichmann à Jérusalem

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du 9 mars au 1er avril 2016, reprise du 8 au 18 décembre 2016 au THEATRE DU SOLEIL
  • Texte Lauren Houda Hussein
  • Mise en scène Ido Shaked/ Théâtre Majâz
  • Avec Lauren Houda Hussein, Sheila Maeda, Caroline Panzera, Mexianu Medenou, Raouf Raïs, Arthur Viadieu, Charles Zévaco
  • Dramaturgie Yaël Perlmann
  • Lumière Victor Arancio
  • Son Thibaut Champagne
  • Costumes Sara Bartesaghi Gallo
  • Assistanat à la mise en scène Clara Benoit-Casanova
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« Je voudrais demander maintenant pardon sur le plan personnel au peuple juif, j’admets que je suis submergé par la honte quand je pense au mal commis contre les Juifs et aux actes perpétrés contre eux. Mais à la lumière du raisonnement du jugement, cela sera probablement seulement interprété comme de l’hypocrisie. J’étais lié par mon serment d’obéissance et j’ai dû m’occuper dans mon secteur, de la question des transports. Et je n’ai pas été délié de mon serment. Je ne me sens donc pas responsable en mon for intérieur. »

 

Il est certains événements que le poids du travail mémoriel semble avoir relégué dans l’ineffable. La Shoah est de ceux-là. Ce qui s’est passé, s’est passé ; face à l’évidence massive, implacable, des faits, quelle parole pourrait advenir qui ne trahirait pas la nature véritable de son objet, processus dirigé contre l’humain, et contre la possibilité de tout sens ? A quoi bon chercher à comprendre ce dont la réalité se situe au-delà de toute explication, parce qu’au-delà de ce que nous voudrions croire possible ? Alors la solution la plus commode est évidemment de se taire, et d’attendre que le quotidien reprenne ses droits, congédiant ainsi l’insoutenable à l’arrière-plan de notre conscience. Comme si cela allait changer quelque chose, comme si la seule véritable trahison n’était pas là, dans ce silence que l’on impose à nouveau aux victimes, sous couvert d’hommage et de respect.
 
Eichmann à Jérusalem n’est pas une pièce sur la Shoah. Ce n’est pas non plus une pièce sur Eichmann, celui qui organisa les convois vers les camps de la mort, ni même sur son procès, et sur le grand ouvrage qu’en tira Hannah Arendt, dont la pièce reprend néanmoins le titre. C’est une pièce sur notre rapport à cette histoire, sur l’envie irrépressible de vomir qui nous saisit face aux documents, aux lieux, qui la porte, sur notre désir de comprendre, envers et contre tout, comment cela a pu être possible, sur notre angoisse lorsque nous réalisons que cela l’est peut-être encore. Si le spectacle reprend, en grande partie, des extraits issus des archives du procès, il laisse très intelligemment de côté tout ce qui pourrait relever de la reconstitution historique.
 
Les voix, celles d’Eichmann, de son avocat, de son juge, des témoins, passent ainsi de comédien en comédien, parfaitement conscients de l’impossibilité de simplement « jouer » de tels personnages. Le spectacle louvoie alors avec beaucoup d’habileté, prenant en charge les nécessaires rappels historiques pour mieux mettre en lumière le questionnement pleinement actuel que l’évocation de tels faits ne peut que susciter. Le plateau, surélevé, vacille à chaque changement de scène, tandis que s’accumulent sur le praticable les dépôts successifs de craie, qui matérialisent efficacement le système d’extermination mis en place par le IIIe Reich, et son indélébilité au sein de la mémoire de l’Europe. Face à une mise en scène aussi soignée, le spectateur ne peut que se sentir plongé au cœur cette matière dense et sombre que le déroulement du procès révèle peu à peu : les rouages bien huilés d’une machine visant à faire de l’inhumanité un quotidien.

 

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Deux éléments se dégagent : la figure d’Eichmann, monstre tant fantasmé (conformément à l’image du nazi droit dans ses bottes, le regard dur, drapé dans son manteau noir) qui s’avère en fait le plus minable des gratte-papiers, sincèrement désolé d’avoir participé à l’extermination de tant d’hommes, simplement convaincu qu’il ne pouvait de toute façon qu’obéir aux consignes de la hiérarchie, et cette voix errante que diffusent par intermittence les hauts-parleurs, et qui nous parle, directement, à nous spectateurs, semblant se demander comment faire du théâtre à partir d’un tel homme. Et, de fait, le caractère proprement théâtral d‘Eichmann à Jérusalem n’est rien de moins qu’indéniable. Osant s’attaquer de front aux dimensions les plus polémiques de son sujet (la question des Judenrat, et la controverse Arendt/Scholem qui s’en suivit, laquelle donne lieu au moment le plus clairement didactique du spectacle), la pièce ne se départit pas à un seul instant de la tâche qu’elle s’est elle-même donnée : celle de placer la terreur et l’horreur à la bonne distance, celle de la représentation. Car c’est de là, et de là seulement, que le travail de la mémoire et de la pensée peut advenir.
 
On comprend alors pourquoi le théâtre recherché par Lauren Houda Hussein, Ido Shaked, et leur compagnie ne se veut surtout pas social ou humanitaire. C’est qu’il n’y a probablement rien de plus absolument urgent que des tels spectacles. On pourra crier au retour de la barbarie tant que l’on voudra ; Eichmann à Jérusalem nous aura au moins montré que l’on peut entretenir un rapport construit, réfléchi, et pertinent à cette négation de l’humain qui plane perpétuellement au-dessus de nos têtes. Aujourd’hui plus que jamais.

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