Notre crâne comme accessoire

Théâtre des Bouffes du Nord

  • Date du 8 au 26 mars 2016
  • Création collective Les Sans Cou
  • Mise en scène Igor Mendjisky
  • Scénographie Claire Massard et Igor Mendjisky
  • Chorégraphie Esther Van den Driessche
  • Lumières Stéphane Deschamps
  • Costumes May Katrem
  • Avec Clément Aubert, Raphaël Charpentier, Hélène Chrysochoos, Romain Cottard, Pierre Déaux, Paul Jeanson, Eléonore Joncquez, Igor Mendjisky, Arnaud Pfeiffer, Esther Van den Driessche
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Présenter au théâtre, en temps d’occupation, le conte des trois petits cochons terrorisés par le loup méchant… Lubie naïve ? Volonté politique ? La troupe fictive de Notre crâne comme accessoire joue l’ambiguïté, mais la question est sans complaisance posée par la compagnie des Sans Cou. « Quand la mort est au coin de la rue, le goût de chaque chose n’est plus le même, quel goût aurait notre théâtre ? » (note d’intention) En portant leur théâtre dans l’espace d’une occupation imaginaire, dans l’inquiétude permanente du spectateur, la compagnie n’interroge rien de moins que l’utilité du spectacle vivant. Devrions-nous, demain, dans un tel contexte faire abstraction du théâtre ? Notre troupe ambulante échoue dans la réalité épouvantée, là où le théâtre est une abstraction gênante, sinon insignifiante…

 

Dans Le Théâtre ambulant Chopalovitch de Lioubomir Simovitch, dont le spectacle s’inspire librement, l’occupant était l’Allemagne nazie, et le désir des acteurs autrement plus sérieux : non pas de petits cochons mais des brigands, ceux de Schiller. Mais Notre crâne comme accessoire se passe ici et maintenant, aux Bouffes du Nord, donc partout et nul part. La scénographie et l’esthétique évoquent les théâtres en ruine de Détroit, devenus lieux de passage. Ponctué de stases poétiques et chorégraphiques, le drame  (non, ce n’est pas une suite pompeuse de fragments !) est assez souple pour l’improvisation débordante et le dialogue avec la salle. Dans la fiction comme dans la représentation, la sensation d’un théâtre opprimé et effervescent. Fringants ou vulgaires, les acteurs transfigurés par le talent sont tout beaux. À l’image du bourreau-funambule-trompettiste, dont l’instrument de musique est trempé de sang, le spectacle se joue sur un fil, au-dessus d’un double abîme. La désuète réversibilité tragique-grotesque ou horreur-poésie enveloppe une tension conviction-doute. Une idée est-elle exprimée avec panache, en faveur du théâtre ? Elle est aussitôt évacuée par la violence ou la dérision.

 

Il suffit pourtant, jetée dans un délire métapoétique, d’une citation sacrificielle empruntée à Oreste pour que la vie et le drame se dénouent, ensembles. La lettre de suicide de l’acteur, explicitement adressée aux spectateurs, n’est rien de moins qu’une note d’intention glissée dans le théâtre… le rêve d’une danse entre cochons et loups (oui, ce final est formellement émouvant !). Textes et citations, acteurs et personnages, tout se mélange dans ce sensationnel pot-pourri et le spectateur, amené à traverser « un espace de résistance et de vie furieuse, un endroit interlope et iconoclaste, où tout est possible pour raconter [leur] théâtre et notre temps », en revient déboussolé ; tombés uns à uns en représentation, les mots font défauts. Ces spectacles sont si rares où société et théâtre se remuent l’un et l’autre avec tant de folie !

 

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