Issues

Editions Espaces 34

  • Date de publication : Janvier 2016
  • De Samuel Gallet
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Inutile de se leurrer : animer un atelier d’écriture en prison est une tâche fort ingrate. D’abord parce que les détenus soi-disant volontaires n’ont bien souvent guère d’expérience en matière littéraire ; parce qu’il n’est ensuite pas certain qu’ils soient très désireux de s’approprier les références que cette société dont ils se trouvent exclus a consacrées sur l’autel de la culture ; parce que, enfin, quand bien même l’envie de découvrir et d’apprendre serait présente, on voit mal quel sens il y pourrait y avoir à chercher à transformer des détenus en poètes, fût-ce en herbe. C’est d’un peu tout cela, et de bien plus encore, dont le protagoniste d’Issues, Boris, poète de son état, fait l’expérience, en cherchant à monter Lysistrata en prison, avec trois-quatre détenus “volontaires” : la littérature est une chose bien futile lorsqu’elle ne part pas du vécu. Et pourtant, Issues réussit ce petit miracle, de partir de cette antique comédie, certes relativement épargnée par le passage du temps, quant à son potentiel désopilant (rappelons qu’il s’agit de l’organisation par les femmes grecques d’une grève du sexe, destinée à mettre fin à la sanglante guerre du Péloponnèse), pour donner à voir, et à ressentir, l’expérience carcérale, sa violence, sa misère sexuelle, et l’inextinguible soif de liberté qu’elle engendre.
 
La pièce s’articule en deux parties : les séances de l’atelier d’écriture de Boris, qui a bien du mal à éveiller le sentiment poétique chez les rares détenus présents, puis la réécriture de la pièce d’Aristophane par ces derniers, laquelle figure dans le texte telle quelle, comme si c’était elle qu’il s’agissait, en fait, de publier. Ce qui fait office de charnière entre ces deux volets, c’est l’intervention salvatrice d’un personnage, le bien-nommé Intrus, qui débarque au beau milieu d’une laborieuse séance de l’atelier pour souligner que personne n’a vraiment envie de jouer cette grève du sexe – comme si eux avaient choisi de devoir s’abstenir ! – et propose de raconter plutôt la cavale de celles qui prennent le parti de rompre la consigne des femmes, volent une voiture, partent à l’aventure. C’est cette histoire que la pièce des détenus met en scène, dans une langue brusque et urgente, où les rêves lascifs viennent redonner des étincelles de vitalité à ceux dont le morose quotidien a fini par éteindre presque tout à fait le désir de révolte.
 
On comprend alors que la première partie, malicieusement naturaliste, ne sert en réalité que de prélude à cette réécriture délirante. L’œuvre des détenus n’a en effet à peu près aucun sens cohérent, surtout si l’on cherche à la confronter à son modèle. Mais là n’est pas l’enjeu : assumant la référence au cut-up, Samuel Gallet nous indique clairement qu’il ne cherche pas à donner du sens, mais bien plutôt à faire voir l’absurdité et la vacuité d’une situation, celle, justement, de détenus à qui l’on demande de faire de la poésie. Le dispositif d’écriture est là pour faire entendre, à travers ce médium littéraire qui leur demeure parfaitement étranger, la voix et l’humanité de ces êtres que l’on enferme sans trop se poser de question. Et pourtant, on aurait bien tort de se contenter de prendre Issues au premier degré : car ce geste, de faire imploser le canon jusqu’à produire quelque chose qui enfin sonne vrai, n’a rien que d’éminemment théâtral.

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