POIGNARD/ Il faut parfois se servir d’un poignard pour se frayer un chemin

Théâtre de Belleville

  • Date du 27 janvier au 14 février 2016
  • d'après le texte de: Roberto Alvim
  • Mise en scène de: Alexis Lameda-Waksmann
  • Avec: Rachel André, Celia Catalifo,Eugène Durif, Majid Chikh-Miloud, Adrien Gamba-Gontard, Claire Lemaire, Guillaume Perez, Benjamin Tholozan et Julien Urrutia
  • Traduction: Angela Leite Lopez
  • Ambiance sonore: Mathias Lameda
  • Costumes: Emmanuelle Belkadi
  • Lumières: Florent Penide
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« L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. […] »

La Société du Spectacle – Guy Debord

 

 

Écrit par Roberto Alvim, dramaturge et metteur en scène brésilien, ce texte à forte connotation satyrique et revendicatrice vient mettre à mal les désirs imprécis d’une bande de désaxés appelés pour l’occasion Le Club Mickey.

 

« Pas contents ! », voilà leur leitmotiv.

Leur cause ? Le mal du siècle.

 

Sous l’emprise d’une Minnie infiltrée et (surtout) subjuguée par ses rêves secrets de gloire et de disque d’or, la bande de décide de s’attaquer à l’industrie de la musique, et plus particulièrement à un boysband pour midinettes : les TNT.Parallèlement à cette action, dans l’ombre et la fumée de cigarettes, des individus proches de la sécurité publique et de l’industrie du bâtiment – à qui il manque un groupe de terroristes pour redresser l’économie du pays – créent des alliances favorables à cet éclat. C’est ainsi qu’au moment où certains décident de créer des drames, d’autres en resserrent les nœuds, pour « l’intérêt de la nation ». Premier coup de poignard.

 

Le groupe M.I.A.O.U (mouvement d’interprétation artistique originale et utile) s’empare de ce « pitch »-là avec enthousiasme et énergie. Malgré un démarrage un peu difficile, et une mise en place des personnages et de la dramaturgie plutôt fastidieuse, soudain, tout commence à jouer.

Le Club Mickey est incarné par les mêmes acteurs qui, plus tard, deviendront tour à tour les membres du TNT, la (truculente) coach du groupe, l’(irrésistible) psychiatre/psycho-quelque chose de télé-réalité, la présidente du fan-club officiel du TNT.

Tous révolutionnaires, et tous embrigadés, voilà la belle schizophrénie que nous présente le metteur en scène, Alexis Lameda-Waksmann.

 

Nous avons face à nous un objet à double lecture, car, tel est pris qui croyait prendre, les revendications du Club Mickey servent bientôt d’autres intérêts, ou peut-être est-ce plutôt parce que leur engagement est faiblard et qu’il résiste difficilement aux doutes, qu’ils se font dévorer. Le constat est cynique et nous pose la question de la désobéissance : comment désobéir lorsque les revendications sont bradées au profit d’intérêts plus douteux ? Ne devient-elle pas un produit de soumission, quand elle est marchandée avec la partie adverse ?Deuxième coup de poignard.

Il y a d’un côté le monde strass et paillettes du TNT, trio d’ados à chaussettes hautes et de l’autre la cave où les « révolutionnaires » à visages de souris bidouillent et se font vite prendre de cours. Ils ne sont que l’envers et l’endroit d’une même médaille quand soudain, « pour un quart d’heure de célébrité », tout s’effondre. L’histoire se mord la queue, et la fin de l’histoire n’était finalement que la mise en place du début, car les hommes qui surveillent la montée des révolutions ou leur mort imminente savent. Ils savent même mieux que celui qui tenait l’arme.

Au final, dans la fumée des cigarettes du début et à l’ombre des regards, l’une des filles du Club Mickey se pose la question : « Peut-on faire la révolution pour les autres ? Le peuple aliéné, l’industrie du disque et les directrices de fan-club attendent-elles un mouvement de revendication qui viendrait les libérer ? » Il semblerait que la réponse soit non.

Troisième coup de poignard.

 

Dans le fond, n’était-ce pas plus simple d’avoir une vie à soi, bien rangée et sans égard pour les autres? Revient alors cette question très 21ème siècle : pourquoi s’engage-t-on aujourd’hui ?

Pourtant, ils avaient été mis en garde par « un vieux de la vieille » du montage révolutionnaire qui les regarde depuis sa fenêtre Skype et leur demande de la mesure, de la rigueur dans la pensée, dans l’action. En vain…

 

Nous ne pouvons que saluer le désir de monter ce texte et d’y aller franchement avec beaucoup de dérision et de vivacité dans le jeu des comédiens. Guy Debord nous avait prévenu, l’avènement de la Société du Spectacle n’en était qu’à ses débuts en 1967. Aujourd’hui, elle n’est plus un monde, mais une machine qui marche contre l’intelligibilité de l’homme.

Autant que faire se peut, il reste des gens du métier pour nous le rappeler.

 

 

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