Big shoot

La Loge

  • Date Du 5 au 15 janvier
  • Texte Koffi Kwahulé
  • Mise en scène Alexandre Zeff
  • Avec Jean-Batiste Anoumon, Thomas Durand et le Mister Jazz Band
  • Basse Gilles Normand
  • Guitare Franck Perrolle
  • Batterie Louis Jeffroy
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Je déteste l’écriture de Koffi Kwahulé.
Voilà, le couperet est tombé et je m’en excuse d’avance.
Comme le dit un dicton que l’on entend que dans les milieux artistiques : « Avec lui, soit on adore, soit on déteste. Il n’y a pas de juste milieu ». Or, ce spectacle joué par la compagnie Camara Oscura m’a prouvé le contraire. Cette mise en scène a été mon juste milieu, mon exception qui confirme la règle.

 

Sur la petite scène du théâtre de la Loge trône une immense cage en verre. En son centre, un homme assis en tailleur semble se livrer à un exercice de méditation. Actualité oblige, certains y verraient un univers à la Star Wars. Tout du moins futuriste. L’attente se fait, longue et patiente, le temps qu’un à un les spectateurs s’assoient pour qu’enfin le show commence. Car « Big shoot » va être de bout en bout un étrange reality show à l’américaine dans lequel le public aura son rôle à jouer : celui si dérangeant de voyeur avide du sacrifice d’un homme. Et c’est bien d’ailleurs ce qui m’horripile dans l’écriture de Koffi Kwahulé. Cette démonstration de ce qu’il y a de plus violent, sombre et cruel dans le monde, cette apocalypse sans nom qui nous prend en otage sans que nous puissions agir tout en nous balançant quelques touches d’humour. Rire de l’horreur ? J’en suis incapable. Voilà pourquoi cette dramaturgie de l’alternance me met si mal à l’aise.

 

Ici, la compagnie Camara Oscura retourne à l’essence même de l’écriture de Koffi Kwahulé : le jazz. « Je me considère sincèrement comme un jazzman. C’est mon rêve absolu » écrit Kwahulé. Tel un musicien, il écrit ses pièces comme il composerait une chanson : d’une traite, que complètent de petits ajustements. Le rythme pulse comme un beat de batterie, où les ralentis ne sont qu’un martèlement sourd avant la reprise du crescendo. La musique envahit l’espace scénique grâce aux trois musiciens en arrière-scène. Divin en bourreau amoureux de musique américaine, Jean-Baptiste Anoumon donne à son personnage une crédibilité effrayante. D’un air de musique à un autre, il influe rythme, son, paroles : il devient le véritable chef d’orchestre de la séance de torture qui se déroule sous nos yeux.

 

A chaque émission, ce présentateur tortionnaire, auto-proclamé artiste, abat un candidat d’une balle à l’arrière du crâne. Les spectateurs, eux, viennent de loin pour assister à ce sacrifice. Mais aujourd’hui, Stan, cadavre en puissance, est le dernier survivant de la cité. Cette dernière exécution sera donc le « Big Shoot », l’œuvre d’art grandiose d’un présentateur aussi excentrique qu’un artiste, aussi sanguinaire qu’un bourreau. Stan n’est d’ailleurs pas le vrai nom de la victime, mais celui du cochon du présentateur qui renomme ainsi tous ses candidats.

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Effacement de la singularité, transformation des faits, torture gratuite, frapper et menacer jusqu’à ce que l’esprit cède : la cité est contaminée par la soif de sang et la quête de pouvoir. Car toute la première partie de la pièce se joue de cela : que reproche-t-on à Stan ? Il semble avoir tué une femme pour un collier de perles ? Simple d’esprit, il serait mis sur le banc des accusés sans réelle preuve, la torture venant suppléer l’enquête. Les pistes sont brouillées, le spectateur s’interroge : y a-t-il culpabilité ? Très vite, les incohérences se font jour, grâce auxquelles Stan reprend le dessus sur son bourreau. Victime pré-déterminée de la rage des hommes, pourquoi jouer le jeu ? Dans cette relation presque charnelle entre le bourreau et sa victime, Stan donne du fil à retordre.

 

Si l’on fait abstraction de la fin qui rejoue un peu trop longtemps le sacrifice païen pour symboliser la fin de la violence par le dernier meurtre, cette mise en scène est une véritable réussite en terme d’allégorie apocalyptique. Les deux acteurs, appuyés par la synchronisation musicale parfaite du Mister Jazz Band, nous plongent dans un décor d’horreur. La violence est aussi crue que sensuelle, telle un sein maternel mordu jusqu’au sang. Horrifiant !

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