ENTRETIEN AVEC AURÉLIE VAN DEN DAELE

PROLOGUE

 

Après la représentation d’Angels in America le 11 novembre, nous avons souhaité revenir sur ce magistral coup de théâtre et interroger l’auteure de ce bel objet. C’est donc autour d’une tasse de café dans les bureaux de l’Aquarium que, dictaphone en main, nous avons écouté Aurélie Van Den Daele nous parler de son désir de théâtre, des grands mouvements de sa pièce, de sa rencontre avec François Rancillac et de sa passion pour les séries-télé.

 

SEASON 1

 

Formation de comédienne en passage obligé, doute puis inspiration en regardant l’une de ses camarades de classe jouer. Pourquoi ne pas se lancer dans la mise en scène ?

Judicieuse idée qui lui vaut de suivre le cursus du CNSAD en mise en scène (initié par Daniel Mesguich sur le modèle des Unités Nomades). Sa compagnie (le DEUG DOEN GROUP) voit le jour peu de temps après et questionne la transversalité dans les arts. L’idée n’étant pas de créer un groupe immuable, mais de réunir autant que faire se peut une bande d’acteurs fédérée par une pensée du théâtre qu’ils font. Ses compagnons de route ne sont pas des inconnus : Antoine Caubet (qui interprète Roy Cohn) a été un mentor à ses débuts et l’a pris sous son aile le temps d’un compagnonnage soutenu par la DRAC Île de France. Grégory Fernandes (Louis dans le spectacle) est son ancien assistant, deux des comédiennes (Julie Le Lagadec et Marie Quiquempois) font partie de la distribution depuis Top Girls en 2010, et Sydney Alli Mehelleb (Belize) est par ailleurs un auteur avec qui elle collabore sur des pièces jeune public.

 

Nous avons vu sur scène beaucoup de générosité, de talent et de confiance. Acquiescement de sa part à propos de cette « confiance ». Au vue de la situation précaire du Théâtre de l’Aquarium en ce moment, il était nécessaire que ce projet voie le jour. Il n’y avait pas de doute sur le fait qu’ils allaient ensemble faire une « grande traversée » au nom de la création. Et cela advient.

La pièce a fait l’objet de nombreux chantiers l’année dernière (dont un avec le collectif IN VIVO avec qui elle travaille le son, la lumière et la scénographie sur chacun de ses spectacles). C’est un moment où une grande liberté est laissée aux acteurs, tant dans la recherche que dans l’expression. Il s’agit dans un premier temps de balayer large, de travailler avec le texte, puis de s’en séparer, le contredire pour explorer toujours plus de possibles. Un travail de longue haleine, un exercice de patience que défend la metteuse en scène : « savoir prendre son temps ».

 

« Nous ne sommes pas ici dans un théâtre de l’économie ». Admiratrice de Jan Fabre, c’est du côté de la performance qu’elle est allée chercher pour « dé-psychologiser » les corps et les situations. S’écarter du sentimentalisme ou du sensationnalisme qui auraient pu constituer l’écueil de ce texte, couper dans la veine Américaine et y ré-injecter sa vision de la fable, tout en respectant la dimension épique de la pièce.

Angels in America mêle la petite et la grande histoire, traite des communautés (juive, mormone, hommes d’affaires, homosexuelle) et parle des individus. Ne cesse de questionner l’individu pour atteindre l’universel (que faire quand on doit accompagner un individu malade ? A-t-on le droit de l’abandonner ? Qu’est-ce qui est excusable, qu’est-ce qui ne l’est pas ?). L’idée n’était pas tant de toucher au contexte (montée du libéralisme aux Etats-Unis) que de poursuivre un cheminement – plus poétique et sensible peut-être – autour des années 80 qui la fascinent, et dont elle aime parler.

 

En reprenant la structure de la série-télé (écriture à suspense), elle souhaitait rendre encore plus visible et compréhensible la fresque que dépeint Tony Kushner des années Reagan. Une sorte de saga qui vient bouleverser les procédés théâtraux pour se confronter avec plus de vigueur au monde actuel.

 

SEASON 2

 

Il y a autre chose dans le théâtre d’Aurélie Van Den Daele. Autre pan esthétique, autre dada théâtral : l’exaltation du mystère. Référence à David Lynch et à Shakespeare oblige. Ici les fantômes (comme celui d’Ethel Rosenberg) font partie d’un espace mental et non d’un système de croyances. Les vivants communiquent avec les morts et assument d’être hantés, d’être en proie à l’invisibilité de celui qui a disparu. Il s’agit encore de territoires de recherche et d’exploration pour les créateurs et une manière de ne pas laisser le spectateur passif dans son siège.

« J’ai l’impression que si le théâtre est un peu délaissé, parlant de sa fréquentation, c’est aussi pour ça, parce qu’il y a une sorte de passivité. J’ai l’impression qu’il faut susciter une acuité pour tenir le spectateur en haleine. Il relève de notre vigilance de solliciter et de mettre en œuvre les conditions d’un engagement actif des spectateurs dans la représentation ; pas par une interpellation parce que ce n’est pas ce qu’on fait ici, mais plutôt par un exercice mental. Et le mystère permet ça, de tenir, d’aller vers. »

 

Dans la pièce de Tony Kushner, les personnages ont cette porosité-là, celle qui permet de faire des allers-retours entre le visible et l’invisible. À l’image de Roy Cohn, visité par le fantôme d’Ethel Rosenberg : « Je pense que Kushner s’est beaucoup amusé. Surtout avec Roy Cohn qui a réellement existé, qui était ce personnage-là : un homosexuel qui a milité contre son camp. Il aurait très bien pu faire obtenir des décrets, mais il a préféré être dans le déni – comme l’a fait également J. Edgar Hoover, directeur du FBI qui condamnait tous les homosexuels de son entourage pour les tenir –, c’est assez effrayant. L’auteur s’amuse beaucoup avec l’Histoire. Il se penche sur la vengeance, le pardon, la culpabilité qui sont des notions incontournables pour lui. Cette ampleur historique m’intéressait particulièrement. Il y a comme un décalage dans la façon dont nous avons travaillé ces personnages-là, qui sont plus souvent que les autres dans une adresse au public, cela afin de rendre compte de leur historicité. Ce sont de petits détails mais ça m’était assez cher. C’est aussi l’occasion pour Kushner de parler de la peine de mort, de cette période sombre de l’histoire de manière assez habile en évitant tout didactisme. »

 

Personnages détestables, sombres ou ambigus, ils n’en sont pas moins traités avec amour par des comédiens investis et généreux. Ici l’empathie se substitue au jugement. « S’il y a une morale, l’auteur ne porte pas sur ses personnages de jugement moral. Malgré ce positionnement, il y en a tout de même qu’il sauve plus ou moins, certains sont plus proches de la rédemption que d’autres, on le sent. La vision de Kushner est selon moi profondément humaniste. De dire que la pièce n’avait pas pour but de faire la catharsis des personnages mais donnait plutôt la possibilité de s’identifier à chacun et d’avancer avec eux a fait partie intégrante du travail. » Alors que l’identification du spectateur au personnage est souvent perçue comme suspecte, la mise en scène d’Aurélie Van Den Daele opère ici un beau pied-de-nez en célébrant – du moins s’agissant de ce spectacle – ce procédé qui convoque intensément l’émotion de son public, qui là encore n’est pas sans rappeler les rouages actionnés dans les séries-télé.

 

Ne pas être racoleur. Donner du rythme. Penser aux spectateurs qui traversent 4h20 de spectacle, assis. Réfléchir au format, réfléchir à la traversée, chercher le sensationnel à l’endroit de l’histoire et non de l’émotion. Être au travail. Autant d’objectifs qui nous éloignent de toute forme de complaisance. « Donner et recevoir » : joli mot d’ordre de la metteuse en scène qui nous offre certaines clefs de son travail, en toute simplicité.

 

Aurélie Van Den Daele

SEASON 3

 

Le dernier point que nous avons souhaité aborder avec elle a concerné sa rencontre avec le théâtre de l’Aquarium et François Rancillac :

 

« À l’époque où je travaillais sur Top Girls de Caryl Churchill, j’ai rencontré une auteure que j’aime beaucoup, Sonia Ristic. Elle était venue voir la première de ma pièce et m’avait dit « tu devrais écrire à François Rancillac parce qu’il a la réputation de répondre à tout le monde », c’est vrai, il est extrêmement attentif aux jeunes compagnies. Je lui ai donc écrit. J’étais allée voir Le Bout de la route, un Giono vraiment magnifique. Il m’a reçu avec une telle bienveillance que je lui ai plus tard écrit à nouveau pour lui demander de l’assister sur Le Roi s’amuse d’Hugo. Il m’a dit « Je n’ai pas l’habitude de prendre des gens que je ne connais pas, mais si tu veux venir assister aux répétitions en tant que stagiaire, tu peux ». J’ai vraiment découvert ce que signifiat mener un projet de grande ampleur et puis j’ai découvert la maison… J’ai adoré cette ambiance, c’est un lieu historique vraiment important, qui porte dans ses murs son histoire de résistance et de création collective. J’ai rencontré à ce moment-là Antoine Caubet qui était artiste associé et qui donnait un stage Afdas peu après. Je lui ai expliqué que j’étais en transition et que j’hésitais encore entre jouer et mettre en scène. Il m’a dit « bien sûr, viens ». Ces deux choses-là ont vraiment scellé un partenariat. Ensuite, j’ai assisté plusieurs fois Antoine et l’Aquarium est devenu pour moi un lieu référent, un modèle dans la manière dont il fonctionnait pour accueillir le public, pour mener des actions auprès de lui. À l’issue du dyptique qu’on a créé il y a deux ans, François Rancillac est venu me voir et m’a proposé de devenir « artiste associée », ce qui était une grande surprise. Ça a été un énorme coup de pouce pour nous. »

 

Une histoire de rencontre, de patience et de travail. À l’image de sa compagnie. Aujourd’hui, être en résidence à l’Aquarium lui donne l’occasion de déployer sa recherche, de se sentir accompagnée et soutenue dans le temps de gestation qu’est celui de la création. Le chemin n’est pas toujours paisible, et il faut faire face à l’incertitude et au sentiment d’avoir été saisi à la gorge (tout du moins au début) lorsqu’il a été annoncé que le mandat de François Rancillac prendrait fin en juin 2016. Si la décision met en branle la compagnie (qui devait être associée à l’Aquarium jusqu’en décembre 2017), les envies et les projets demeurent et continuent de se développer : nous avons entendu parler d’un spectacle pour enfants et des Métamorphoses d’Ovide… De beaux paris, et il en faut, pour que jamais ne cesse le théâtre de vivre.

 

Cet entretien a été réalisé par Estelle Moulard-Delhaye et Marion Guilloux au Théâtre de l’Aquarium, le 21 novembre 2015. 

 

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