Lettres de non-motivation

Théâtre de la Bastille

  • Date Du 10 au 21 novembre 2015

Qu’est-ce que rechercher un travail ?

Tous les chômeurs répondront unanimement : passer des heures à écumer les petites annonces d’offres d’emplois, rédiger d’innombrables lettres de motivation, agencer et hiérarchiser les informations de son Curriculum Vitae, cacheter le tout (ou bien « mettre le tout sous format PDF ») et l’envoyer à un responsable des Ressources Humaines.

Qu’est-ce qu’écrire une lettre de motivation ?

C’est soumettre dans un format précis, ici une feuille A4, les raisons de sa motivation pour l’emploi convoité et se résoudre à respecter des codes textuels et visuels arbitraires.

Candidater s’apparente donc à une entreprise de formatage des individus, dans laquelle ils doivent parvenir à se démarquer (mais pas trop ! ), être original (mais pas étrange ! ), avoir un parcours singulier (mais tout de même entrer dans les cases ! ).

Bref, il s’agit d’une véritable épreuve de sélection aux critères parfois flous. Enfin lorsque ces lettres sont lues car il n’est pas rare que saint-CV prenne le pas sur sa consoeur.

 

Dans un contexte d’embauche proche du marasme, le travail de l’artiste plasticien Julien Prévieux est une véritable bouffée d’air frais, un drolatique et cynique pied de nez.

 

De 2000 à 2007, il a répondu à 35 offres d’embauche, mais non pour offrir réellement ses compétences. Au recruteur, il expose tantôt de manière poétique, tantôt de manière très prosaïque toutes les raisons de sa non-motivation. « Monsieur, j’ai le plaisir de vous annoncer que je refuse le poste que vous proposez. » ou encore « Je vous en prie, ne m’embauchez pas. » sont les formules de politesse qui rythment ses candidatures de refus regroupées dans l’ouvrage Les Lettres de non-motivation. (Editions Zones, publié en 2007).

 

De ces textes atypiques, le metteur en scène Vincent Thomasset a réussi à rendre sur scène tout le suc caustique. Grâce au talent des cinq comédiens, volontairement aussi résistants au salariat qu’à la scène, se succèdent sur le plateau des personnages en marge de la société : le timide maladif, la personne qui ne sait pas gérer son stress, celui qui est mal dans ses baskets ou au contraire, celui qui trouve son bonheur dans l’expansion de ses émotions. Des êtres anormaux, loin des cases normées et idylliques. La frontière entre réalité et comédie est si trouble que ces personnages ne donnent non pas l’impression d’être des rôles endossés par les acteurs mais des individus catapultés sur la scène du théâtre de la Bastille. Ces « réfractaires au plateau », tels que les nomme Vincent Thomasset, usent, comme sans le vouloir, des artifices brechtiens pour distancier la représentation : compter jusqu’à trois pour lancer une phrase à prononcer tous ensemble, se ranger dans un coin du plateau une fois son intervention finie, appuyer des gestes mal-assurés, etc.

 

Quoique reprenant la structure ternaire de l’ouvrage de Prévieux, « petite annonce – lettre – réponse », le jeune metteur en scène démultiplie les possibilités d’interprétation. Qu’il s’agisse d’une chorégraphie robotique pour mettre en avant un langage informatique, d’une danse endiablée ou d’une lecture de textes mains tremblantes, toutes ces trouvailles scéniques parviennent à déjouer les rapports de force inhérents au monde du travail. En restant dans les cadres, ces personnages se réapproprient les codes mêmes de l’univers de l’entretien d’embauche pour mieux faire imploser la structure. Le candidat n’y est plus en position de soumission mais maître de son destin.

 

Je vous écris suite à votre annonce parue dans le journal « Le marché du travail ». J’ai l’impression que vous vous êtes trompés dans la rédaction de votre offre d’emploi : « Et vous avez envie de… réussi… », soyez rémunéré à 65% du SMIC pendant 6 ou 9 mois. Je n’ai pas saisi le rapport de cause à effet entre une envie de réussir apparemment débordante et un salaire si réduit.
Non-candidature de Julien Prévieux face à une petite annonce de l’enseigne Les Mousquetaires

 

Projetées sur un vidéoprojecteur en fond de plateau, les annonces de recrutements et les réponses écrites par les entreprises – car seules les lettres de non-candidatures sont véritablement jouées – donnent au travail, une figure déifiée. De toute sa hauteur, l’annonce (et donc par voie de conséquence l’hypothétique saint-graal salarial nommé CDI) illumine le plateau dans une impression de toute-puissance, voire d’omnipotence. Dans cette image scénographique qui emprunte au divin, nos cinq comédiens, par leur refus et leur passivité, n’apparaissent plus comme des suppliants mais bien comme des êtres maîtres de leur destin et non plus soumis à la cruauté d’une embauche ou de son refus.

 

Dans ce bal d’incongruités – à une candidature écrite en langue imaginaire, un employeur envoie pour réponse une lettre de refus d’embauche formatée qui loue la motivation du candidat -, le masque théâtral rappelle le costume imposé en entretien. Et avec son échiquier géant collé sur le plateau, assimilant les demandeurs d’emplois à des pions du grand théâtre de l’embauche, la démarche artistique de Prévieux mise sur les planches par Thomasset questionne chacun de nous : quel scène produit le spectacle le plus bouffon ? Le théâtre ou le monde du travail ?

 

Pour conclure cette mise en scène intelligente et vive, Vincent Thomasset donne à entendre aux spectateurs une lettre évoquant Bartleby et ses « I would prefer not to » (« Je préférerai ne pas »). Personnage de la nouvelle d’Herman Melville, Bartleby the scrivener, cet employé répète inlassablement à son responsable cette phrase de refus passif : « I would prefer not to ». Ici reprise pour décrire toutes les actions salariales que le personnage préférerait ne pas faire, elle le place dans une dynamique de non-soumission aux offres, une dynamique de résistance aux boulots sous-payés, hypocritement sur-vendus.

 

Photo V. Pontet

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