Une brève histoire de la Méditerranée

Confluences

  • Date Vendredi 16 et samedi 17 octobre

Qu’est-ce qu’être un critique de théâtre ? Nous nous interrogeons souvent sur ce métier, ses conditions, ses exigences et son éthique.
En tous cas, nous savons ce qu’est être un Souffleur. Les Souffleurs confrontent leurs points de vue, discutent réception, engagement, parti-pris, esthétique… Parfois le temps nous manque après une représentation pour discuter pleinement de notre ressenti. Alors magie de la technologie, les mails permettent de poursuivre pendant quelques jours le dialogue. 

 

 

Chère Amandine,

 

Cette première partie de soirée à Confluences n’est-elle pas finalement une sorte de traversée dans un certain inconnu dont nous sommes tous les marins, les acteurs ?

 

Si l’on part du principe que la Méditerranée est une mer et que nous sommes tous (les spectateurs) chacun d’un coté ou de l’autre de cette mer, ce spectacle n’est il pas un lieu où les frontières s’effacent ?

 

Plus que de simple voyageurs ou spectateurs, ne sommes nous pas les pagayeurs, les véritables artistes de cet événement ?

 

Le fait de nous mettre seuls face à nous-mêmes dans une salle d’exposition sombre et étroite sans aucune indication n’est-il pas en réalité un désir conscient ou non de nous mettre en scène face à nos propres préjugés ? Ne voulaient-ils pas, en nous faisant entrer dans cette espèce de boite de nuit pour intellos farfelues, créer de la connivence entre nous et non avec nous ?

 

Pas d’acteurs, pas d’applaudissements, pas de spectacles et pourtant ça joue dans tous les sens : des œuvres d’art bougent, vont d’un endroit à l’autre, écoutent, lisent des textes, regardent des tableaux, se regardent entre elles, parlent entre elles, vivent et font vivre un espace et un temps.

 

En d’autres termes l’art n’était il pas là où l’on ne l’attendait pas ?

 


 

Cher Djallil,

 

L’art n’est-il pas là où on ne l’attendait pas ?

 

L’art me semblait exactement là où je pouvais m’attendre à le trouver : une présentation en diaporama animé des tableaux de maîtres sur la Méditerranée, du Violon d’Ingres à Nicolas de Staël ; des lectures de chefs-d’oeuvres romanesques ou poétiques dont les noms m’échappaient sur le moment et m’échappent toujours aujourd’hui.

 

L’art était présent de manière brute, jeté comme un pavé dans l’eau. Il résonnait en nous comme une parole oubliée de notre enfance : « ce texte me dit quelque chose, n’est-ce pas celui d’un tel ? Et ce tableau, pourquoi m’est-il familier ? ».  L’art s’immisçait en nous comme le bruit lointain des vagues dans un coquillage.

 

A l’inverse de ton ressentiment, j’ai eu l’impression de participer à cette plongée sensorielle non en tant qu’actrice, mais en tant que spectatrice. Etre non active mais passive, une spectatrice fantôme. Fantôme car effacée dans un processus où j’étais certes maîtresse de mes agissements (tenir les écouteurs, feuilleter un livre, prendre des lunettes et y regarder, comme équipée d’une longue vue, l’infini de l’océan) mais invisible dans cette forme particulière d’art : spectacle ? Exposition déambulatoire ?

 

Pour moi, la mer était la véritable actrice et nous, spectateurs, n’étions que les pantins engloutis de ce stratagème. Notre déambulation était libre, notre connivence dans l’échange des écouteurs ou l’envie de se faire découvrir tel ou tel accessoire était réel, mais nous voguions surtout dans un espace délimité et fixe. Nous nous esquivions les uns les autres sans jamais créer ensemble pour faire évoluer la proposition artistique. Spectateurs passifs d’une démonstration d’art pur.

 


 

Bonjour Amandine,

 

Spectateurs passifs d’une démonstration d’art pur ?

 

Oui, il est vrai que l’art a la fâcheuse manière de nous prendre toujours au pas de notre imaginaire. A l’élan de nos émotions, il opère son alchimie comme cupidon lançant son arc dans  le cœur des hommes.

 

Ton ressenti, celui d’être passive devant cette démonstration d’art pur est un ressenti que je partage entièrement.

 

Seulement, je crois n’être pas le seul à croire : Je crois que dans cette pièce, au delà de ses frontières qui sont indiscutablement visibles, au delà de cet « espace délimité et fixe », il y a des milliers et des milliers d’opportunités, de potentialités, de rêves communs.

 

Tu as encore raison de dire que la mer était la véritable actrice de cet événement. Je dirais même qu’elle était seule sur scène. Elle pouvait nous emmener d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre, créer des frontières, les briser, en somme faire tourner le monde.

 

Car si un pays (une nation) se construit autour de trois éléments, un peuple, des frontières et une organisation économique et juridique, ces trois éléments ne valent rien face à ce que Malraux appelait « la communauté des rêves ».

 

Et bien, ma très chère Amandine, je crois, et je sais ce qui me vaut de croire, que cette mer est notre communauté des rêves, c’est notre mère à tous. Et c’est en cela que je crois, maintenant, après notre échange, que l’art était à la fois là où on l’attendait et là où on l’attendait pas, là où l’on maîtriser la vague et là où elle nous a emporté.

 

Embrassade,

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