Les lectures d’auteurs contemporains de la Comédie-Française

Théâtre du Vieux Colombier - Comédie Française

  • Date Les 25, 26 et 27 juin 2016
© Brigitte Enguerand

 

Les trois piliers de la Comédie-Française qui font la spécificité de la Maison de Molière sont, rappelons-le,  la troupe, le répertoire et l’alternance, sans oublier bien évidemment l’excellence. Mais qu’entend-on exactement par « répertoire » ? Celui-ci, dans l’esprit de la majorité des gens, est souvent associé aux auteurs classiques. Qu’en est-il réellement ? Un petit rappel historique s’impose : en 1680, Louis XIV accorde à la troupe des Comédiens-Français le monopole de jouer les pièces en langue française à Paris et dans ses faubourgs dans le but de « rendre les représentations des comédies plus parfaites ». Ainsi est créé un fonds de répertoire qui rassemble toute la littérature dramatique existante de l’époque : Corneille, Molière et Racine, mais également Rotrou et Scarron. Puis le répertoire s’enrichit au fil des ans avec les nouvelles pièces jouées par la troupe.

 

Aujourd’hui, le répertoire est constitué de l’ensemble des pièces jouées par les Comédiens-Français sur leur scène principale, la Salle Richelieu. Toute œuvre, de quelque époque qu’elle soit, peut être inscrite au répertoire de la Comédie-Française par le Comité de lecture, sur proposition de l’Administrateur général. Le répertoire, on l’aura compris, n’est donc pas exclusivement « classique ». Ainsi, par exemple, pour la saison 2009-2010, parmi les trois entrées au répertoire qui eurent lieu cette année-là, peut-on trouver Mystère bouffe de Dario Fo. L’auteur italien et prix Nobel de littérature 1997 s’est donc vu inscrit de son vivant au répertoire de la Comédie-Française !

 

Les auteurs contemporains ont ainsi toute leur place à la Comédie-Française, que ce soit au Vieux-Colombier et au Studio Théâtre, scènes plus expérimentales, mais également Salle Richelieu. Cette saison, par exemple, s’y jouera La Mer du célèbre auteur britannique Edward Bond. Cette pièce, inscrite au répertoire depuis 2011 sans y avoir jamais été jouée, sera une nouvelle production de la Maison. Par ailleurs, les mots de Marcel Aymé, Laurent Mauvignier, Léo Ferré, Raymond Devos, Samuel Beckett, Grisélidis Réal et Michel Vinaver se feront entendre au Studio Théâtre et ceux de Karl Kraus et Marguerite Duras au Vieux-Colombier.

 

Cette reconnaissance de la scène contemporaine souligne toute l’importance du Bureau des lecteurs de la Comédie-Française. Dénicheur de talents, celui-ci a pour mission de découvrir les textes d’auteurs d’aujourd’hui, d’expression française ou traduits d’une langue étrangère. Présidé par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de l’illustre Maison, et composé d’une dizaine de personnalités, membres ou non de l’institution, ce comité est chargé de lire et d’évaluer l’ensemble des quelque trois cents manuscrits envoyés au cours de l’année à la Comédie-Française par des auteurs ou des traducteurs. Parmi tous ces textes, le Bureau des lecteurs n’en retient chaque année que six. Ces derniers font alors l’objet de deux cycles de lectures publiques : trois d’entre eux sont lus par les comédiens de la troupe lors du cycle automnal se tenant traditionnellement au Studio Théâtre et trois autres au début de l’été au Vieux-Colombier. Au cours de chacun des cycles, un « groupe de spectateurs engagés », présent à toutes les lectures, vote alors, à l’issue d’une discussion « dramaturgique » animée, pour son propre coup de cœur.

C’est ainsi que, sur la suggestion du Bureau, fut notamment créée la saison passée Dancefloor Memories de Lucie Depauw au Studio Théâtre.

 

Les textes lus lors de ces lectures publiques sont donc « le meilleur du meilleur » et c’est un véritable bonheur pour l’oreille comme pour l’esprit de les entendre. Ainsi qu’aime à le rappeler Laurent Muhleisen, Molière avant de devenir un classique, a été un auteur contemporain. Tous les auteurs contemporains ne deviendront pas forcément des classiques, mais certains parmi eux, nous osons l’espérer.

 

Ces lectures n’ont rien à voir avec des lectures de pièces radiophoniques, soulignons-le, puisque ces textes sont destinés à être joués sur une scène. Le dispositif est d’une grande simplicité : quelques chaises – parfois des pupitres – sur un plateau nu ou dans le décor de la pièce alors à l’affiche – ainsi les lectures de juin 2015 se déroulèrent-elles dans le décor du Système Ribadier -, des comédiens en tenue de ville, quelques déplacements, des intentions de jeu, et parfois même des didascalies lues par le comédien qui a dirigé la lecture. L’auteur ou le traducteur – voire, les deux – est parfois présent dans la salle. Nous nous devons d’insister sur l’excellence des comédiens qui interprètent le texte, se l’accaparent totalement et ne semblent nullement le découvrir. Pourtant le temps de préparation imparti est assez court : trois services de trois heures. Ce temps de répétition reste purement théorique et la réalité est souvent en deçà. Tous les comédiens de la troupe se prêtent de façon unanime au jeu de ces lectures, pensionnaires comme sociétaires, sans aucune distinction de notoriété ou d’ancienneté. La distribution est dictée par un seul critère : l’emploi du temps des uns et des autres. L’âge des personnages peut aussi entrer en compte.

 

Ces lectures publiques de textes d’auteurs français ou étrangers, même s’ils ne sont pas montés par la suite à la Comédie-Française, peuvent être un véritable tremplin pour leur auteur dont c’est parfois le premier texte, comme pour Ogres de Yann Verburgh.

 

Le groupe de spectateurs engagés assiste aux trois lectures. Au fil des saisons, il a gagné en importance et en octobre 2015, il s’élevait à 64 personnes. A l’issue des trois lectures, le vote pour le coup de cœur s’effectue en deux tours, sauf si une majorité écrasante se dégage dès le premier tour comme ce fut le cas, par exemple, pour Dévastation de Dimitris Dimitriadis.

 

Ces deux dernières années, nous avons ainsi pu découvrir de magnifiques textes tels Le Principe d’Archimède du catalan Josep Maria Miro (coup de cœur juillet 2014), Trois ruptures de Rémi De Vos, Dents Miroir du britannique Nick Gill, Naissance d’un pays d’Aïat Fayez, L’étrange incident du chien pendant la nuit du britannique Simon Stephens (coup de cœur novembre 2014), J’appelle mes frères du suédois Jonas Hassen Khemeri, Hermann de Gilles Granouillet, Bien lotis de Philippe Malone (coup de cœur juin 2015),  Ogres de Yann Verburgh, Retours du norvégien Fredrik Brattberg, Issues de Samuel Gallet et Dévastation de l’auteur grec Dimitris Dimitriadis (coup de cœur octobre 2015).

 

Ces textes sont souvent très novateurs et d’une grande originalité, tant par la forme, le verbe que par le sujet traité. Ainsi comment ne pas être troublé par Le Principe d’Archimède ? L’histoire est construite à partir d’un fait dont on ignore jusqu’à la fin s’il a réellement eu lieu. Ce texte nous questionne, nous renvoie à nous-mêmes, à nos facultés de jugement qui peuvent être faussées par un rien. Où se trouve la vérité ? La remarquable interprétation de Benjamin Jungers ne fait qu’accentuer la confusion du spectateur. Comment ne pas être subjugué par L’étrange incident du chien pendant la nuit ? En partant de la découverte du corps sans vie du chien d’une voisine, l’auteur nous parle avec infiniment d’humour et d’intelligence de l’autisme et, à travers une enquête à suspense, fait un magnifique portrait d’un jeune adolescent atteint du syndrome d’Asperger. Et comment ne pas succomber au charme d’Hermann ? Cette pièce raconte une merveilleuse histoire d’amour – deux merveilleuses histoires d’amour – en forme de puzzle où les époques se croisent et s’entrecroisent, les couples s’intervertissent et où l’on découvre, contre toute rationalité, que l’amour est capable d’arrêter le temps. Et que dire de Dévastation du très grand Dimitris Dimitriadis ? L’auteur s’empare avec espièglerie du mythe des Atrides. Lassés de rejouer indéfiniment la même histoire depuis la nuit des temps, Agamemnon, Egisthe, Iphigénie, Chrysothémis et Oreste souhaiteraient en jouer une autre. Mais Clytemnestre et Electre ne sont pas d’accord… Dimitris Dimitriadis nous parle avec beaucoup de talent des mythes, de la vie, du théâtre et de nous-mêmes. Pirandello n’est pas bien loin…

 

Cette mise en avant de la scène contemporaine est également présente à travers une nouveauté instaurée cette saison par Eric Ruf : les Lectures vagabondes. Cette nouvelle série de lectures propose de découvrir des dramaturgies venues d’ailleurs et, le plus souvent, peu connues ou méconnues. Cette saison sera l’occasion d’entendre des auteurs africains tels que Sony Labou Tansi (congolais), Julien Mabiala Bissila (congolais), Gustave Akakpo (togolais) et Hakim Bah (guinéen).

 

Une autre nouveauté permettra également d’entendre des textes contemporains, mais aussi classiques, tout au long de l’année : les lectures du Grenier des acteurs. La coupole de la Salle Richelieu s’ouvre pour la première fois au public et accueille les comédiens de la troupe qui donneront à entendre leurs livres de chevet. Ainsi Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Mikhaïl Boulgakov, Marguerite Duras ou L.-M. Sagnières se feront entendre sous les toits de la Salle Richelieu.

 

Même si le répertoire officiel de la Comédie-Française reste majoritairement classique – la Comédie-Française est une institution classique, ne l’oublions pas. C’est son identité. –, on peut noter un bel effort de l’illustre Maison pour mettre en avant les auteurs d’aujourd’hui à travers les pièces jouées au Vieux-Colombier et au Studio-Théâtre, scènes de plus en plus ouvertes à la création contemporaine, et à travers ses lectures d’auteurs contemporains.

Isabelle Fauvel

 

A noter :

Prochain cycle de Lectures d’auteurs contemporains du Bureau des Lecteurs les 25, 26 et 27 juin 2016 au Vieux-Colombier.

Prochaines Lectures vagabondes au Vieux-Colombier :

Lecture vagabonde #2 le 5 décembre 2015: Crabe rouge de Julien Mabiala Bissila

Lecture vagabonde #3 le 6 février 2016: Les Éternels Éphémères de Gustave Akakpo

Lecture vagabonde #4 le 28 mai 2016 : La nuit porte caleçon de Hakim Bah

 

Photographie : © Brigitte Enguerand

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