Le Camp des malheureux (suivi de La Londonienne)

Editions Espaces 34

  • Date de publication : juin 2015
  • De Thibault Fayner
Le camp des malheureux & Londonienne_Couv_HD

Londres est cette ville à l’énergie punk dont les bas-fonds semblent attirer irrésistiblement vers le bas, dans un mélange de gerbe, de pluie, et de mélasse, ceux qui y passent une nuit, puis une autre, sans jamais y trouver de repos. Le Camp des malheureux, auquel le titre du premier texte de l’ouvrage renvoie, est l’endroit qui attend au bout du chemin ces paumés aux yeux hagards, le lieu où ils retrouveront le goût des larmes, et pourront enfin porter leurs années de souffrance à l’expression.

 

Dans une langue proprement extraordinaire, Thibault Fayner nous entraîne ainsi sur ces sentiers, où le désespoir de la classe ouvrière anglaise finit par se transformer, après que l’on a définitivement perdu toute dignité, en puissance créatrice. Notre guide se nomme Morgane Poulette, chanteuse-zoneuse. Au cours de ses pérégrinations nocturnes, elle rencontre, comme par miracle, Thomas Bernet, acteur de soap-opera à la beauté légendaire. Ils s’aiment, sans que cela suffise à la détourner de sa spirale auto-destructrice, qui semble être pour elle la seule possibilité de création artistique. Ils se perdent, finissent par se retrouver lors d’un épisode quasi-magique de guérison mutuelle, et se perdent à nouveau.

 

La londonienne, deuxième texte de l’ouvrage, prenant en quelque sorte la suite du précédent, se situe après la mort de Thomas. Se poursuit alors, dans une tonalité nettement plus élégiaque, la trajectoire de Morgane, désormais chanteuse d’un duo punk-rock à succès, qui se débat entre la tentation de se laisser engloutir par la mer, et l’exutoire à sa violence qu’est pour elle sa musique.

 
 

Voilà donc comment l’on pourrait résumer ces deux textes. Pourtant, l’élément narratif n’y joue qu’un rôle mineur – cette histoire d’amour est, après tout, digne des médiocres séries où Thomas s’illustre – et sert surtout d’arrière-plan au déploiement magistral de l’écriture de Thibault Fayner. Celle-ci semble en effet ne jamais vouloir approcher de trop près ses personnages, comme si elle se refusait à ces gros plans qui tentent d’universaliser artificiellement l’émotion, pour mieux donner à voir le mélange singulier de force et de vulnérabilité qui les anime.
 
Aucun discours qui soit véritablement direct, donc, aucune parole qui émane de l’un des personnages principaux, ou même de quelqu’un qui soit explicitement désigné. Le Camp des malheureux est ainsi, pour sa première partie du moins, rythmé par des « Ses amis disent qu’il/elle… », tournure d’une simplicité déconcertante, mais qui permet l’instauration d’un remarquable équilibre entre pudeur et intimité. Aussi serions-nous très curieux de voir quels procédés pourrait adopter un metteur en scène en s’emparant de pareil texte.
 
La langue est principalement celle des rues, pleine de références à la mythologie urbaine et de traits d’humour noir, pénétrée tantôt de paroles de chanson, tantôt d’incantations magiques. Les mots s’écoulent les uns à la suite des autres, avec la régularité du ressac. De cette manière, cette écriture réussit à accomplir le tour de force de rendre indistincts le légendaire, le trivial, et le plus personnel. La figure de Morgane en acquiert une présence aussi irrésistible que mystérieuse, si bien que ce texte, qui peut sembler à première vue d’une nature peu théâtrale, paraît en fait exiger de lui-même une incarnation pour pouvoir donner sa pleine mesure.

 
 

Indomptable parce qu’ayant déjà touché le fond, Morgane se laisse finalement découvrir comme la puissance créatrice même. Que l’on ne s’y trompe pas, l’accumulation de références, parfois d’ailleurs erronées ou incongrues, à l’Angleterre, et, plus rarement, à la Grèce ancienne, n’est ici qu’un prétexte. L’important semble d’être d’atteindre ce point de non-retour, là où la force brute du réel et de la mort ne laisse à chacun que la douleur d’avoir tout perdu, ainsi que la rage de n’avoir ainsi plus rien à perdre. C’est là, en effet, que Thibault Fayner semble trouver sa raison d’écrire. Et nous de souhaiter vivement le découvrir porté à la scène.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *