Merlin, Cycle I – Table Ronde

Théâtre du Soleil

  • Date Du 28 août au 30 septembre 2015
  • D'après Merlin ou la Terre Dévastée de Tankred Dorst
  • Création collective de Cie en Eaux Troubles
  • Avec et par François Chary, Lucas Dardaine, Ghislain Decléty, Sylvain Deguillaume, Paul-Eloi Forget, Antoine Formica, Léa Miriel, Alexandre Molitor, Sandra Provasi, June Van Der Esch, Martin Van Eeckhoudt, Irène Voyatzis
  • Mise en scène Paul Balagué
  • Costumes Zoé Lenglare
  • Décors Matthieu Le Breton
  • Lumières Ludovic Heime, Lila Meynard
  • Musique Christophe Belletante
  • Sons Théau Voisin
  • Produit par Les Productions La Poursuite du Bleu
Merlin, Cycle I - Table Ronde

Avec Merlin ou la terre dévastée, Tankred Dorst nous propose une réécriture fleuve de la légende du Roi Arthur. La Compagnie En Eaux Troubles déploie au Théâtre du Soleil une énergie communicative pour adapter cette pièce débordante.

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Tout commence avec un sans-abri mal rasé, alpaguant le public. Puis vient sa sœur, enceinte, cherchant le père de son enfant. Puis l’enfant, sur un fond sonore tonitruant, apparaît au milieu d’un chœur de masques, tableau apocalyptique d’une naissance divine : Merlin est né, interprété par le comédien Martin Van Eeckhoudt. Il propose, nu, une danse éthérée. Comme une chorégraphie de l’Après-midi d’un faune de Nijinsky, avec des mouvements de jambe sautés comme ceux de Pantalone. La mise en scène met l’accent sur un théâtre physique. La pièce induit par ailleurs un lien d’adresse directe au public. Un personnage/spectateur – nous pourrions dire un « spect-acteur » – interrompt le drame de manière récurrente durant la première partie. Il finira par prendre feu sur le Siège Périlleux dans une situation des plus comiques. Les tables et les marches d’escalier tournent pour créer tantôt la table ronde ou une barque naviguant sur un lac enfumé. Les tables sont manipulées par les comédiens eux-mêmes, évoquant les techniques du Théâtre du Soleil. La musique classique nous transporte au cinéma dans les vieux films légendaires de la Table Ronde. La mise en scène elle-même retraduit un univers boisé, féérique et empreint de magie comme pour Le Songe d’une nuit d’été monté au Théâtre du Globe à Londres, pour l’univers floral et le jeu quelque peu anglo-saxon.

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Autour du personnage de Merlin (superbement interprété par Martin Van Eeckhoudt) évolue une ribambelle de personnages récurrents. Sylvain Deguillaume joue un Perceval ingénu et naïf. Lancelot du Lac (Antoine Formica) et Guenièvre (Irène Voyatzis) forment un beau couple chevaleresque. François Chary fait beaucoup rire le public dans le rôle d’un seigneur passionné de sémantique. Dans la deuxième partie de la pièce, le Royaume du Roi Arthur (roi interprété par Ghislain Decléty) est à son apogée et va désormais vers la déréliction. On se rappelle la première réplique de Hamlet : « il y a quelque chose de pourri dans le Royaume du Danemark » et qui pourrait s’appliquer ici. Les moments de mise en scène les plus réussis sont aussi les plus tragiques. Notamment quand le Roi Arthur a des visions chez sa sœur la fée Morgane, telle Lady Macbeth voulant se laver des mains. Le décalage est marqué entre la période moyenâgeuse et une nouvelle ère punk. La scène « Pink Paradise » nous renvoie à ce qui pourrait être un bordel dans le New-York ou le Berlin underground des années soixante-dix. La quête du Graal devient alors une quête du sens. Quête de Dieu pour Perceval, quête d’honneur pour Arthur, quête de vérité pour Merlin. En définitive quêtes prophétiques. Illusions de l’homme désireux de fuir son destin comme Œdipe cherchait à fuir le sien. Le tout est accompagné d’une réflexion sur la vieillesse, sur l’amour inassouvi, sur l’enfantement de ses désirs dans un monde pétri de cynisme.

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Merlin, Cycle I - Cie en Eaux Troubles

Crédit : Raspou Photographies 10.4.01

Certaines idées de mise en scène, sur les mouvements de décor et le jeu des acteurs notamment, font inévitablement penser au Henry VI de Thomas Jolly monté aux Ateliers Berthier la saison dernière. En fait, il semblerait qu’il y ait aujourd’hui un regain pour les « Iliades », les épopées shakespeariennes alors qu’on pensait ne plus voir ces Mahabharata qui enchantent. Est-ce le besoin de retourner vers des légendes héroïques ? A ce sujet, il faut voir Andrei Serban, metteur roumain, révélé à New York dans les années 1970 et peu connu en France, pour ses mises en scène spectaculaires des pièces d’Euripide.

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Il est fortement réjouissant de retrouver un souffle épique au théâtre, et collectif. Même si le fil de la narration se distend dans la deuxième partie et que nous pouvons nous perdre dans les méandres de la légende arthurienne, c’est un vrai défi que de créer cette pièce qui avait été montée à Bobigny en 2005 par Jorge Lavelli. Et quel plus beau lieu que le Théâtre du Soleil – la salle de répétition de la troupe exactement – pour porter cette pièce avec des jeunes comédiens ? La mise en scène de Paul Balagué et le jeu de la troupe sont ici admirables. Car sur fond de Graal, c’est aussi peut-être de quête de théâtre dont il s’agit. Avec Merlin d’après Tankred Dorst, c’est un projet pour un monde meilleur, projet artistique et projet de société s’il en est, où la troupe, comme les chevaliers de la Table Ronde, devient une représentation vivante de nos combats pour l’égalité. Ce Merlin, Cycle I, miroir tragi-comique tendu par une jeunesse qui a soif d’utopies, qui s’amuse et partage avec nous sa quête vers le bonheur est un condensé de vie, avec ce que la vie elle-même comporte de sombre et de lumineux. Une compagnie à suivre donc.

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* La pièce de Tankred Dorst, Merlin ou la Terre Dévastée, est publiée chez L’Arche.

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