Frida Kahlo Petit Cerf

Autres théâtres

  • Date Du 22 septembre au 17 octobre 2015 au Théâtre de la Boutonnière
  • Un texte de May Bouhada
  • Mise en scène Mylène Bonnet
  • Collaboration artistique Lydia Boukhirane
  • Avec May Bouhada et Frédérique Michel
Le cerf blessé - Frida Kahlo - 1946

Pièce écrite* par May Bouhada – qui est aussi l’une des deux interprètes – et mise en scène par Mylène Bonnet, Frida Kahlo Petit Cerf se présente comme une rencontre fortuite et heureuse entre cette figure emblématique de la peinture mexicaine qu’est Frida Kahlo (1907 – 1954) et un public captivé par la force vitale d’une femme au dernier jour de sa vie. A l’image de la douceur placide que dégage le visage de la célèbre peintre, ce spectacle entre avec délicatesse et intelligence dans la vie de Frida Kahlo au travers d’un tableau peint en 1946 : Le cerf blessé, portant le visage de sa créatrice.

 

Tordue par la douleur et dépendante de son flacon de morphine qui est « dans la pharmacie deuxième étage en partant du haut », c’est sur son lit de mort que Frida Kahlo nous apparaît et s’adresse à nous en nous prenant tantôt pour son docteur, tantôt pour Diego son fiancé ou pour le dernier réceptacle de sa parole. Comme la scène primitive et fatale, l’accident de bus dont elle est victime alors qu’elle est encore une enfant la poursuivra toute sa vie durant à travers les multiples opérations chirurgicales, les alitements prolongés et les corsets de plâtre qu’on lui prescrit. Quand la douleur et les cris s’éclipsent un instant le corps de May Bouhada virevolte et danse, jamais dupe qu’il ne s’agit là que d’un court répit. Après ce début violent affecté par la réalité d’une maladie qui prend toute la place, la pièce bascule vers une autre dimension, celle de l’illusion, de la vision fantasque.

 

Endossant le rôle de la biche – Frédérique Michel –, version féminine du cerf représenté dans le tableau, et qu’on ne voyait pas jusque-là tandis qu’elle était pourtant sur la scène depuis le commencement, prend vie doucement comme on imagine l’animal anchylozé par tant d’années passées immobile dans son tableau. L’effet d’apparition est saisissant et pour Frida Kahlo et pour les spectateurs. Costume couleur cervidé et sourcil unique représentatif de la peintre font de cette étrange créature tout droit sortie du tableau une vision chimérique et dérangeante pour celle qui est visitée. La bête transpercée de flèches et dont on présume qu’elle succombera à ses blessures s’invite chez Frida Kahlo pour l’empêcher de se donner la mort et pour finalement l’y accompagner. Double de la peintre, la biche qui prend parfois un air moqueur s’adonne à une belle performance où elle rejoue la vie de Frida Kahlo en cinémascope, sorte de reportage rieur et distancié du destin passionnel et chaotique de l’artiste, entre chronique amoureuse, vie familiale, bulletin de santé et posture médiatique. L’interlude qui emprunte à l’art du clown sa capacité à renverser une situation, est un moyen pour la créature d’offrir une autre focale à celle qui l’a peinte et de l’extraire pour un temps de son corps qui la fait souffrir.

 

Crédit : Théâtre de la boutonnière

Crédit : Théâtre de la Boutonnière

« Celui qui regarde est un ami »

 

Cette phrase prononcée à plusieurs reprises peut devenir une clé de lecture de l’œuvre de Frida Kahlo. Elle qui s’est immiscée par le biais de l’autoportrait dans un grand nombre de ses tableaux, s’expose avec ses blessures aux regards des spectateurs. Mais cette intimité dévoilée ne ressemble gère à une demande d’apitoiement. Au contraire, ce regard fixé sur nous et qu’on ne peut éviter renvoie à celui qui regarde en l’invitant à ne pas détourner le regard comme l’on peut faire lorsqu’une personne provoque chez nous de la pitié. La pitié est insupportable, la force de son regard nous interdit cette attitude. L’arrivée de la biche dans la chambre de Frida Kahlo est une façon de lui dire « regarde-moi, regarde-toi », de lui proposer la réconciliation et l’amitié qu’elle a peut-être cherchées en se peignant si souvent.

 

Ironie du sort, celle qui refusait qu’on classe sa peinture comme faisant partie du courant surréaliste, protestant qu’il n’y avait dans sa peinture que la stricte réalité, se retrouve dans cette pièce en situation d’incertitude quant au caractère réel ou rêvé du surgissement inopiné d’une biche qu’elle reconnait.

 

Sans complaisance ni mièvrerie nostalgique, il ressort de cette pièce une tendresse qui semble être le fait d’une curiosité avide quant à la figure emblématique choisie. Une réussite.

 

——–

* Pièce qui a reçu le prix de l’aide à la création du Centre National du Théâtre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *