Entretien avec Claire David

A l’occasion des 30 ans d’Actes Sud-Papiers, le Souffleur et sa nouvelle rubrique Théâtre(s) à lire sont allés à la rencontre de Claire David qui en est la directrice éditoriale. En 30 ans d’existence, cette maison d’édition consacrée à l’écriture théâtrale – et à la transmission d’une mémoire du théâtre de façon générale – s’est affirmée comme une figure incontournable du paysage éditorial. Entretien*.

 

Souffleur : Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment êtes-vous venue à l’édition théâtrale ?     

 

Claire David : J’ai suivi un cursus à l’Institut d’Etudes Théâtrales de Paris 3 ainsi qu’à l’Ecole Charles Dullin. Je me suis vite rendue compte que je n’allais pas être comédienne, les feux de la rampe n’étaient pas faits pour moi. Lorsqu’en 1985 j’ai vu s’installer rue de Savoie « Editeur-libraire spécialisé théâtre », j’ai eu envie de travailler autour de cette question à l’université. J’ai alors rencontré Christian Dupeyron pour faire mon exposé. J’ai réalisé que son projet m’intéressait, que c’était un lieu où j’avais envie d’être. Il crée en 1985 sa maison d’éditions « Papiers ». J’ai tout de suite intégré le travail avec lui, notamment parce qu’il développait la mise en place de librairies spécialisées théâtre dans les lieux où se trouvent les gens de théâtre – potentiels acheteurs de livres – comme le Festival d’Avignon ou les librairies dans les théâtres. Les premières années je me suis beaucoup occupée de la diffusion et de la distribution du livre. En 1987, en ayant trop publié de textes, on avait un problème de trésorerie, c’est à ce moment-là qu’Actes Sud a racheté la maison d’édition pour devenir Actes Sud-Papiers. En 1990 Christian Dupeyron est parti, je prends sa suite et deviens directrice de collection. Le théâtre a toujours été présent dans mon parcours. J’ai fait du théâtre dès le lycée dans le cadre de la pratique artistique. Non pas que j’ai eu une grande pratique de spectatrice – je viens de province – mais le peu de théâtre que je suis allée voir dans ma jeunesse me fascinait. D’abord parce que c’était un monde vivant, je trouvais ça extrêmement risqué de nous raconter des histoires en les incarnant, j’étais happée par cette langue, par la beauté de la langue, par la parole que peut donner le théâtre.

 

Souffleur : Comment définir la politique éditoriale d’Actes Sud-Papiers ?

 

Claire David : À mon arrivée, j’ai d’abord repris la politique éditoriale de Christian Dupeyron qui était de publier des pièces de théâtre d’auteurs contemporains au sens où ça se joue actuellement, où ça s’écrit actuellement. Au début, j’ai suivi cette ligne-là. Ensuite, à partir des années 90 j’ai énormément diversifié en créant d’autres types de collections, en spécifiant des collections pour la jeunesse, en faisant des beaux livres sur des parcours d’artistes, en publiant des essais, en structurant les essais dans différentes collections… L’édition est un lieu nécessaire lorsqu’on parle du soutien à la création, du soutien aux auteurs, c’est une façon de les inciter à continuer à écrire, à poursuivre une œuvre. Nous n’aurions pas de grandes œuvres si à un moment donné il n’y avait pas eu des gens pour faire crédit aux auteurs. Ça c’est très important. L’autre versant de ça – et tout en étant convaincue qu’il fallait constituer un répertoire de théâtre contemporain, un répertoire de pièces de qualité aux univers très différents pour le théâtre qui se fera et pour celui se fait actuellement – se situe dans la transmission de ce répertoire, un enjeu dont je me préoccupe énormément aujourd’hui.

 

Souffleur : Comment le choix se fait de publier une pièce plutôt qu’une autre ? Y a-t-il des aspects auxquels vous êtes particulièrement sensible, vigilante ?

 

Claire David : C’est la question la plus compliquée qui soit. Je pars de ma propre sensibilité mais inévitablement des critères d’exigence et de qualité s’imposent, qui non seulement sont liés à mon expérience de lectrice mais également liés à ce que je peux voir par ailleurs au théâtre, sur les scènes, à ce que je peux écouter des comédiens, des compagnies, de leurs besoins, de leurs nécessités. Tout ça constitue un regard assez large participant des critères de publication. Le premier critère, c’est le point de vue de l’auteur : d’où se parle-t-il pour raconter l’histoire ? Et à la limite, si le point de vue adopté est intéressant, on peut raconter à peu près n’importe quelle histoire. Après il y a langue, sa musicalité, quelle est sa phrase, quelle est sa syntaxe, quel est son poème dramatique. Lorsque face à une pièce je sens se dresser un univers fort, engagé, c’est une évidence pour moi. Les questions de formes sont elles aussi très importantes. Quelle construction la pièce propose-t-elle ? Y a-t-il des personnages ? Etc. J’essaye d’examiner la capacité à jouer d’un texte, qui peut être très forte ou très faible, ce n’est pas ça qui va déterminer la décision de publier ou de ne pas publier, mais j’aurais un point de vue là-dessus. Si je veux transmettre un texte, avoir un point de vue là-dessus est nécessaire. Ce texte-là a pour but d’être incarné, a pour but de raisonner chez un lecteur, mais aussi chez un spectateur. En ça, c’est important que ce ne soit pas seulement un matériau pour des metteurs en scène.

 

Souffleur : En tant qu’éditrice, percevez-vous des tendances de formes et de fonds dans l’écriture contemporaine ?

 

Claire David : C’est une question que l’on me pose souvent, mais j’ai plutôt le sentiment qu’on retrouve toujours les mêmes choses. Depuis tant d’années que je reçois des manuscrits, imaginez-vous que je reçois tout le temps le même nombre de manuscrits, entre 700 et 1000 par an. C’est assez peu variable, c’est très régulier et c’est toujours comme ça depuis 30 ans. De la même manière, du point de vue des mouvements d’écriture, je constate qu’une très grande partie de ce que nous recevons par la poste est « inspirée de » : inspirée de la télévision, des telenovelas ou des séries, des pièces de conversation où des personnages sont campés sans qu’il n’y ait véritablement de sous-texte, où tout est dit, et où bien souvent il n’y a pas de langue. Il y a aussi un lot de poètes-dramaturges en herbe qui ont envie de revisiter, qui Eschyle, qui Molière, qui toutes les pièces classiques et leurs personnages qui sont des figures donnant l’envie de plume à certains écrivains. Alors on revisite Andromaque, Médée, Phèdre et on en écrit une forme contemporaine. Dans un autre registre, le flot de l’actualité génère lui aussi un nombre de pièces absolument incroyable dans lesquelles on peut retrouver des récits d’actualité empruntant à la réalité des sujets comme la violence des banlieues, faits judiciaires, infanticides, viol dans le RER, affaire DSK… Ce sont les trois grandes catégories « inspirées de ». Et puis après, il y a des pièces beaucoup plus originales, qui appartiennent beaucoup plus à leurs auteurs. Et dans ces pièces-là, parfois, on peut trouver une petite pépite, oui.

 

Souffleur : comment résumer le rôle de l’éditeur de théâtre ?

 

Claire David : Il s’agit premièrement de découvrir, d’aller à la recherche de textes. Deuxièmement les publier et mettre en œuvre tout l’accompagnement au travail de publication. Alors ça peut être découvrir des auteurs évidemment, mais en ce qui me concerne, la découverte peut aussi concerner des artistes. Je fais tout un travail sur des beaux livres, des textes que j’ai souvent « commandités ». Après avoir publié, il reste à faire connaître. Si on ne fait pas connaître les ouvrages et leurs auteurs, tout le travail que nous faisons ne sert à rien, les pièces restent dans des placards, dans des cartons chez le distributeur pour finir au pilon. Découvrir, publier et faire connaître forment globalement les trois axes du métier, tous équivalents en termes de temps.

 

Souffleur : L’éditeur a-t-il un rôle à jouer dans la rencontre entre un auteur et un metteur en scène ? Peut-il être un médiateur ?

 

Claire David : Médiateur, non. On peut être un informateur, mais aucunement un médiateur pour la simple et bonne raison que nous n’avons pas le pouvoir financier. Si on avait ce pouvoir financier – celui de produire des spectacles -, beaucoup plus de metteurs en scène nous liraient. Mais ça, on ne l’a pas. Pas parce que nous n’avons pas d’argent mais parce que nous n’avons pas les droits de représentation. Ce qui signifie une impossibilité d’obtenir un retour sur investissement. Donc on n’investit pas.

 

Souffleur : À quoi ressemble le compagnonnage entre un éditeur et un auteur ?

 

Claire David : Quand un auteur arrive, il entre dans une maison, il est chez lui, il est dans sa maison. Dans une maison – d’édition en l’occurrence – non seulement on publie des œuvres, mais on est pas seulement là au moment de la publication, on peut être là pour tous les moments de la vie, les décès des parents, les naissances, les mariages, les moments de creux, de terribles doutes, les moments de joie, les remises de prix, les rencontres… On est véritablement là pour accompagner des artistes, les sécuriser, les écouter. Ils savent qu’ils ont à l’intérieur de la maison des interlocuteurs privilégiés. Pour tout ce qui leur arrive.

 

Souffleur : On entend parfois que les auteurs préféraient être joués que publiés s’ils devaient choisir…

 

Claire David : Vinaver dit tout le contraire. Je ne sais pas où vous avez entendu cette information mais je ne suis pas sûre que ce soit vrai. Si vous êtes joué sans être publié c’est très éphémère, si vous êtes publié sans être joué vous vous inscrivez dans le temps mais vous avez une insatisfaction car l’adresse de votre texte n’a pas touché son but. Je crois que certains écrivains de théâtre ne pensent pas à la publication parce qu’ils sont dans le jeu, parce qu’ils sont du côté du plateau. Dans ce cas-là ils n’envoient pas leurs textes aux éditeurs. On va aussi regarder de ce côté-là et ce n’est pas toujours intéressant. Il s’agit de choses quelques fois très éphémères, comme c’est le cas des pièces écrites pour un acteur à un moment donné dans un contexte donné. Tout n’est pas bon à être publié comme je pense que tout n’est pas bon à être joué, c’est mon point de vue.

 

Souffleur : Comment travaillez-vous avec les autres éditeurs de théâtre ? Une complémentarité s’est-elle installée au fil des années ?

 

Claire David : On ne travaille pas véritablement ensemble. Heureusement qu’elles existent, parce qu’on aurait certainement un afflux de textes plus important encore, mais on ne peut pas dire que nous travaillons ensemble. Par contre il nous arrive parfois de refuser des textes en indiquant à leurs auteurs qu’il serait plus opportun de les soumettre à une autre maison d’édition. Donc si vous voulez on travaille ensemble sans être ensemble. C’est bien que tout ça existe. Chacun a affirmé un catalogue un peu spécifique, je vois à peu près la couleur des Solitaires Intempestifs, je vois celle de Théâtrales, je vois celle de l’Arche, de l’Avant-Scène… et sans doute qu’ils voient la mienne.

 

Souffleur : Justement, parlez-nous de la spécificité d’Actes Sud-Papiers ?

 

Claire David : En premier lieu, je pense que c’est la diversification. Les éditeurs que je viens de citer ont des collections nettement moins diversifiées que les nôtres et nettement moins affirmées. C’est tout le monde du théâtre qui est réuni chez nous, où l’on trouve à la fois toute la pensée du théâtre, mais aussi l’univers esthétique et visuel de certains artistes lorsque nous publions des livres de photos ou des grandes rétrospectives comme nous l’avons fait récemment avec l’ouvrage consacré au Théâtre du Soleil, sans oublier bien sûr les pièces françaises et étrangères. Je crois que la spécificité de mon catalogue se situe du côté des pièces françaises d’auteurs contemporains. Et dans la spécificité pièces françaises d’auteurs contemporains je suis plus particulièrement attachée à la fiction, à la narration. Les pièces très déconstruites, qui sont des matériaux artistiques – sans doute intéressants -, c’est moins ma tasse de thé.

 

Souffleur : Pouvez-vous nous parler de la collection jeunesse, comment a-t-elle vu le jour ?

 

Claire David : La collection « Heyoka Jeunesse » est née en 1999. J’avais publié auparavant du théâtre jeune public mais je l’intégrais à la collection pièces de Papiers. Puis il m’a semblé nécessaire de publier avec des illustrations, d’abord parce que les enfants, les jeunes, les collégiens souvent s’inspirent des illustrations pour reposer leur lecture. J’ai alors eu envie de faire des livres illustrés. Ça a démarré comme ça. Le principe de cette collection était aussi de publier sans forcément attendre une création des textes, pour montrer qu’il y avait tout un répertoire disponible de textes pour la jeunesse. Je publie à peu près 4-5 pièces par an. Pour lancer cette collection, j’ai collaboré avec le théâtre de Sartrouville – Centre Dramatique National pour l’enfance et la jeunesse – en l’invitant à s’emparer de nos textes et à les proposer à des metteurs en scène, de façon à ce que les textes ne soient pas uniquement publiés pour la lecture des jeunes – ce que je vise avant tout – mais soient aussi montés sur des scènes. Et c’est ce qui s’est passé pour beaucoup de nos pièces. Certaines ont même été programmées à l’école, certaines trouvent leur place dans des collections scolaires. C’est une collection reconnue et reconnaissable qui contient maintenant plus de 60 titres. Cet été à Avignon par exemple, on propose 20 minutes d’extraits de textes Heyoka dans le Cour d’Honneur du Palais des Papes auprès de jeunes qui font le parcours Enfance et Jeunesse proposé par le Ministère. Certains auteurs de pièces « adultes » comme Olivier Balazuc écrivent et pour cette collection, choisissant tout d’un coup de destiner un texte à cette collection.

 

Souffleur : La création d’une collection peut donc nourrir des envies d’écriture…

 

Claire David : Exactement.

 

Souffleur : Arrivez-vous à mesurer la propension des écoles à intégrer ces pièces dans leurs programmes scolaires ?

Claire David : Enormément de lieux s’engagent sur cette voie. Une année par exemple c’était Le Petit Chaperon Rouge de Joël Pommerat avec des maternelles. À la fois ils comprenaient ce qu’était l’édition, ils comprenaient ce qu’était cette histoire et ils entraient à leur tour dans l’écriture en concevant eux-mêmes un livre. Il y a eu comme ça aussi un parcours avec des CE1 autour de la pièce Marie des grenouilles de Jean-Claude Grumberg. À la fin on assiste à certaines lectures, certaines petites représentations théâtrales et en général on vient avec l’auteur. Des textes de Marion Aubert ont également été l’objet de ce genre de projets. L’éducation artistique et les enseignants nous suivent énormément dans cette dynamique.

 

Souffleur : C’est plutôt encourageant puisque ces jeunes lecteurs deviendront peut-être des lecteurs de théâtre lorsqu’ils seront plus grands.

 

Claire David : Tout à fait. Ça participe aussi de ça, former du public à lire du théâtre, former des jeunes à lire du théâtre, à aller voir du théâtre, c’est le public de demain.

 

Souffleur : Quels sont les avantages et inconvénients à faire partie d’une maison d’édition comme Actes Sud ?

 

Claire David : L’avantage est que nous ne sommes pas « ghettoïsés » si je puis dire, je n’aime pas trop la trop grande spécialité de l’écriture. En même temps il est nécessaire que l’écriture théâtrale soit repérée comme une spécialité à l’intérieur de la maison d’édition. On sait que lorsque les metteurs en scène, les gens de théâtre, les directeurs de lieu pensent édition théâtrale ils pensent Actes Sud-Papiers. Si on était mêlés à toute la production d’Actes Sud, ce réflexe-là serait moins fort. J’ai parfois fait publier certains textes de théâtre dans des collections littérature, les Ça va ? de Jean-Claude Grumberg par exemple – qui sont des scénettes dialoguées – en considérant qu’il était tout à fait possible de les lire comme de la littérature. Finalement Jean-Claude Grumberg avait été déçu parce qu’il n’avait pas été repéré par les gens de théâtre. Donc c’est important que ce soit repéré mais c’est important d’être dans une maison d’édition généraliste offrant la possibilité d’accompagner toutes les formes d’écriture d’un auteur. Il aura un autre interlocuteur dans la maison, un éditeur de roman par exemple. Ça me frustrerait complètement de ne pas pouvoir accompagner un auteur s’il est auteur de chansons parce que je suis dans une maison d’édition spécialisée théâtre. Etre une collection repérée théâtre à l’intérieur d’une maison d’édition généraliste est un grand avantage, c’est en fait la meilleure des positions. Cependant, il va sans dire qu’on répond à l’économie générale de la maison et à des critères moins souples que si nous étions une petite maison d’édition. C’est le cas pour le critère du temps par exemple, les choses mettent beaucoup plus de temps que dans une petite maison d’édition. Le critère de l’argent intervient également dans une grande maison car il y beaucoup plus de gens qui travaillent à toutes les étapes du livre. Inévitablement, par rapport à une petite maison d’édition où une personne va tout faire, ça finit par coûter un peu plus cher. Mais le grand avantage est que nous bénéficions de tous les services très professionnels d’Actes Sud, garantissant à l’auteur un très bon suivi juridique, un très bon suivi à l’étranger, des possibilités d’être publié à l’étranger… Sans parler du fait que nous payons les droits d’auteurs quand parfois les petites maisons d’édition demandent à leurs auteurs de s’asseoir dessus.

 

Souffleur : Actes Sud-Papiers fête ses trente ans, est-ce pour vous un moment charnière ?

 

Claire David : Je pense qu’il y a un tournant lié au fait qu’Actes Sud a énormément grandi, que la maison s’est énormément développée ces dernières années. Nous avons eu l’arrivée d’un directeur général cette année, Jean-Paul Capitani et Françoise Nyssen vont prendre un peu de recul par rapport à la direction des affaires, c’est déjà un virage. Avec de nouvelles têtes il faut réaffirmer à nouveau notre nécessité d’exister, de publier, et notre spécificité en termes de critères. On ne peut pas répondre aux mêmes critères que l’édition de romans, c’est un fait. 30 ans c’est… je ne sais pas pourquoi mais on se dit « trente ans… ça le fait quoi », c’est beaucoup 30 ans, 30 ans de travail. A cette occasion on a récemment mis à jour le catalogue, chose qu’on avait déjà faite pour les 20 ans. On s’est demandés ce que nous allions faire – à part une belle opération commerciale, à part un nouveau visuel pour notre catalogue. J’avais envie de faire une commande, car au fond je vis à travers les mots des autres et j’ai envie qu’ils continuent à me raconter ma propre histoire, l’histoire d’Actes Sud-Papiers. Il y a quelques temps j’ai assisté à un bal littéraire de la coopérative des auteurs – fondée par 13 auteurs dramatiques – dont six parmi eux se trouvent faire partie de notre catalogue, Rémi de Vos, Eddy Pallaro, Marion Aubert, Nathalie Fillion, Mathieu Bertholet et David Lescot. Nous leur avons commandé de nous raconter l’histoire des trente années d’édition. Ils se sont inspirés de la vérité de notre histoire en s’autorisant du même coup la fiction. Cela donnera lieu à un bal**. Il s’agit d’une forme de bal littéraire que nous leur empruntons (à cette coopérative) : ils racontent une histoire et chaque épisode se termine par un titre musical à danser. J’aime qu’on se réjouisse, qu’on réaffirme ensemble que le théâtre est important, que le spectacle vivant est important, que la parole, que l’échange nous construisent, que les bouffons, les artistes sont là pour faire changer les perspectives, que le théâtre est fondamental et nécessaire et qu’il ne faut pas l’oublier. Pour tout ça, il me semblait important de marquer les trente ans.

 

Souffleur : Les trente ans n’impliquent donc pas nécessairement un bouleversement, de nouvelles perspectives ?

 

Claire David : Non. J’en ai profité pour revoir un peu les maquettes des livres Papiers, à la rentrée celle des essais va aussi complètement changer. Début 2016 ce sera au tour de la maquette des Heyoka-Jeunesse de se transformer un petit peu, juste un petit peu. Suite à l’arrivée des éditions Payot Rivages dans nos locaux, je change de bureau – après 18 ans passés dans celui-ci quand même. Ce sont des tout petits changements comme ça qui bougent les perspectives mais qui permettent d’asseoir les choses. Je vais en profiter pour faire un grand classement sur les archives, en profiter pour écrire une histoire vraie par exemple, avec les points fondamentaux, les auteurs qui ont peut-être un peu plus marqué que d’autres les éditions Papiers.

 

Souffleur : A ce propos, y a-t-il des auteurs qui vous paraissent importants, qui vous touchent particulièrement en ce moment ?

 

Claire David : Je ne peux pas répondre à cette question, ma seule façon d’y répondre est de vous dire : « vous l’avez dans mon programme éditorial, année par année ». On pourrait reprendre titre après titre et je vous expliquerais pourquoi j’ai une bonne raison de les publier chacun, pourquoi ça me semble nécessaire et utile de les faire découvrir, pourquoi ils vont apporter quelque chose au théâtre, pourquoi ces pièce vont être transmissibles, pourquoi leurs univers sont à regarder et nous font particulièrement rêver, vous voyez. Je ne souhaite pas à titre privé dire ce que je pense, on fait un travail d’équipe, on défend un catalogue, c’est avant tout ça que j’entends mettre en avant.

 

Souffleur : A force de lire des auteurs, n’a-t-on pas soi-même l’envie d’écrire ?

 

Claire David : Évidemment. L’envie d’écrire est là en permanence. Mais je ne me donne pas ce temps, d’abord parce que les mots des autres me nourrissent puissamment et parce que je pense que je n’égalerai jamais ces mots-là, qu’il est presque trop tard, quelque chose comme ça. L’écriture demande du temps, un temps que je ne prends tout simplement pas. Je ne suis pas à cet endroit-là. La seule chose que je publierai, c’est le catalogue, c’est le seul livre que j’écrirai. Je pense aujourd’hui pouvoir vous dire ça.

 

Souffleur : Après l’ENSATT, l’École du Nord ouvre à son tour un département d’écriture. Ces sections représentent-elles pour vous un potentiel vivier dans lequel puiser, sur lequel se pencher ?

 

Claire David : Je ne sais pas… Je n’en pense pas grand-chose. Si ces départements sont pensés avec l’intention d’associer des auteurs à des metteurs en scène, comme c’est le cas je crois au théâtre du Nord chez Christophe Rauck, alors je pense que c’est une belle idée. À ce moment-là c’est davantage des dramaturg au sens allemand que ces écoles forment, et c’est bonne chose parce que ce n’est pas rien d’entrer dans l’écriture, ce n’est pas rien d’écouter ce que la langue a à dire. Si les metteurs en scène peuvent entendre ça de l’écriture ce sera magnifique pour l’avenir. Les metteurs en scène, parfois, se sont un peu trop pris pour des metteurs en espace, metteurs de scène plus que metteurs en scène de textes. Toutes les associations entre un auteur et un metteur en scène – on pense à Tom Lanoye et Guy Cassiers par exemple – produisent des choses merveilleuses. C’est magnifique, pour les auteurs comme pour la scène. Les mises en scène qui naissent de telles collaborations sont complètement intriquées dans la lecture d’un texte. C’est ce qu’on peut rêver de mieux au théâtre.

 

Souffleur : Pour conclure cet entrevue, j’aimerais vous poser une dernière question, faut-il du courage pour publier du théâtre ?

 

Claire David : Il faut avoir du courage au sens où il faut savoir prendre des risques. Outre les risques financiers, il faut savoir miser sur des écritures, sur des développements d’écriture, des développements d’une œuvre. Ça oui évidemment.

 

* Propos recueillis lors d’un entretien réalisé le 8 juin 2015 dans les locaux d’Actes Sud-Papiers

** Bal qui a eu lieu le samedi 13 juin à la Cartoucherie de Vincennes

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