Semianyki Express

Théâtre du Rond-Point

  • Date Du 28 mai au 5 juillet

Le deuxième spectacle de la troupe de clowns du Teatr Semianyki était très attendu. Allaient-ils passer, après leur premier grand succès, le difficile cap qui mène au temps long de la création théâtrale ? Le Teatr Semianyki était-elle une « one-shot » troupe ? La beauté et la poésie du spectacle qu’ils jouent actuellement au Rond-Point viennent confirmer qu’ils sont de grands artistes, de talent comme de cœur.

 

Je revenais de voyage, pourtant. En sautant de mon train, je courais vers un autre train, imaginaire celui-là. Mais je n’y croyais pas. J’étais fatigué. Pas dans de très bonnes dispositions. J’aspirais au repos et au foyer, surtout pas à l’aventure et à l’insécurité.

Et pourtant, ce voyage clownesque m’a pris corps et âme, à ma propre surprise. Doucement d’abord, car les clowns sympathiques et grotesques prennent le temps d’installer leur décor. Ils nous font comprendre petit-à-petit leur logique qui est celle des jeux d’enfants : « on dirait que » on ferait un voyage, « on dirait » qu’on y verrait tout ce qu’on voudrait. À partir du thème d’un voyage en train – qui peut faire penser à l’Orient Express et aux bandes dessinées d’Hugo Pratt – les clowns russes s’accordent tous les délires, toutes les images. Que ceux qui ne peuvent plus voir le monde avec des yeux d’enfants restent sur le quai. Dommage pour eux, car ils ratent quelque chose.

 

Nous sommes embarqués à présent dans ce train, et tout devient possible. L’histoire accélère, s’emballe, les délires les plus loufoques se succèdent sans que l’on s’en inquiète, tant la bienveillance et la maîtrise sont palpables dans ce spectacle. Et me voilà à rire et à pleurer à chaudes larmes, touché au coeur par un des plus beaux moments de théâtre que j’aie vu cette année. D’où peut venir une émotion aussi forte ? Quels secrets de l’âme ont découvert ces clowns incroyables ? De quel mélange subtil de talent, de maîtrise, de maladresse et de lâcher prise sont-ils dépositaires ? Il faut sans doute être une vraie famille pour se comprendre à ce point, et pour produire ce théâtre si plein de monstruosité et de tendresse.

Dans ce spectacle on peut retrouver des souvenirs perdus, des peurs et des joies d’enfants. Et ces sentiments convoqués sont immenses, car l’enfant que l’on redevient pendant le temps du spectacle voit tout pour la première fois. Il y a un cuistot monstrueux, un aviateur amoureux, une star du flamenco adepte des arts martiaux, une balayeuse en tutu, un couple de patineurs sur glace. Ils se succèdent comme des blagues de l’oncle de la famille, comme les mimiques qu’il fait au-dessus du berceau et qui nous font hurler de terreur et de joie. Ce spectacle, c’est notre grand-père qui nous fait essayer notre premier vélo. C’est l’image d’un drame qui passe par le visage rassurant et comique d’un parent.

 

Tout nous parvient, ou plutôt tout nous revient. Nos discours et nos pensées d’adultes laissent place à la confiance et à l’abandon absolu de l’enfance. Tout est possible et « on dirait que » n’importe quelle créature, n’importe quel délire pourrait naître au détour du chemin. Et tout cela avec des draps, des jouets, des accessoires que l’on trouve dans la maison. On s’amuse, on rit, on pleure. Et on souhaite que le beau train que le Teatr Semianyki a construit les emmène encore plus loin. Et nous avec eux. Le plus longtemps possible.

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