WERTHER & WERTHER

Théâtre de Belleville

  • Date du 19 au 24 mai 2015

 
« Aussi je traite mon cœur comme un petit enfant malade. Je lui cède en tout. Ne le dis à personne : il y a des gens qui en feraient un crime »
Les Souffrances du jeune Werher- Goethe

 
À Belleville, le théâtre Arnold dirigé d’une main de maître par Clara Schwartzenberg présente un texte de Zanina Mircevska, auteure macédonienne : Werther & Werther.
Librement adapté du roman de Goethe, le jeune homme (interprété par Géry Clappier), auteur romantique et survolté est amoureux de Lotte (Chloé de Broca), la femme du directeur de théâtre (David Fischer) qui le produit.
Amour sans résultat, produisant une souffrance fiévreuse pour le principal concerné, celui-ci fuit, erre, part en voyage (en tentant de se jeter sous un train) est rattrapé in extremis par Whilelm (Tristan Le Doze), comédien marginal et observateur avisé du monde qui les contient.
 
C’est alors une expérience de la douleur et du désenchantement qui commence.
 
Scénographie efficace- peu de décors mais judicieusement agencés pour nous entraîner dans une errance commémorative et très « fin de siècle »- les acteurs s’emparent du texte avec justesse, sans attitudes affectées ni complaisances. Les corps sont précis, inventifs. Nous sommes spectateurs d’un plaisir à « jouer » ensemble, à « être » au plateau, avec de l’écoute et du regard. Et cela fait du bien.
 
Werther est fébrile, il tremble et s’émeut face à Lotte qui le traite avec une compassion un peu tendre. Celle-ci est poussée par son mari à rendre Werther encore plus fou, pour que sa prose s’exalte, se transcende et atteigne son sommet poétique. Werther se cache dans la ville, se couche dans des lits austères et froids, vomit des mots puis les récupère, ne souffrant plus qu’on attende de lui un élan sublime lorsque tout l’affecte, que son amour s’enlaidit et que sa conscience vacille.
 
On pense à Artaud, à Rimbaud, à Baudelaire, à ces figures d’errants et de visionnaires qui se sont souvent tordus de douleur face au monde lorsqu’ils le jugeaient trop beau ou trop vulgaire. Il y a quelque chose de Musset et son Fantasio qui décrète que « les soleils couchants sont manqués », et puis Tchekhov, bien sûr ! Lorsque Lotte interprète le texte de Werther, nous superposons en pensée Nina déclamant le « nouveau style » de Treplev à une réunion d’intimes indifférents. Le drame de l’auteur voulant mener sa révolution intime à l’aide de l’écriture…
 
Il y a des moments de suspension, de respiration sur le plateau. Ce sont autant de temps offerts à l’exaltation et de temps laissés au silence ; Les émotions s’effritent et se ressaisissent ensuite. Elles se nomment. Toutes les émotions ici se nomment et Werther cherche le mot qui le définit pour pouvoir enfin se libérer de lui-même et sauter dans le vide, sans remords.
 
Avec cette pièce, le Théâtre Arnold annonce : le 21ème siècle est romantique, ou ne sera pas.
Et Roland Barthes, reprenant Werther disait : « Je m’abîme, je succombe… »
 
Nous succombons donc à cet abîme romantique, avec plaisir.

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