Des Cow-boys

Editions Théâtrales

  • Date de publication : 2015
  • Auteure Sandrine Roche
Sandrine Roche

Des cow-boys est le fruit d’un travail mené par Sandrine Roche dans lequel elle observe comme une transposition ce que sont et comment agissent nos cow-boys contemporains. Auprès de divers groupes, d’enfants, d’adolescents et d’adultes, elle a exploré ce thème et puisé dans cette expérience la matière préalable à l’écriture. En s’inspirant librement du genre western, la dramaturgie à l’œuvre ici est une variation sous forme de fragments épars donnant à voir à divers endroits et au travers de personnages d’âges différents, des réalités où se rencontrent cow-boys et indiens. Avec tous les vices de rapports à l’autre que cela comporte.

 

Construit en cinq parties, le texte fait se superposer plusieurs intrigues qui peu à peu se rejoignent pour créer un paysage qui pourrait ressembler à la peinture d’un désert hostile et violent. A chaque début de partie a lieu une « mise en jeu » où des enfants, visiblement en récréation, jouent aux cow-boys et aux indiens. A priori en toute innocence, ces moments de jeu entrent peu à peu en résonnance avec le reste du texte et des scènes pas vraiment magnanimes avec notre société. Contrepoints à la fois sévères et bienveillants quant à ce qui n’est qu’un jeu d’enfant, l’ensemble de la pièce paraît graviter autour de cette cour d’école dans laquelle on dirait bien que tout est déjà là, présent et annonciateur. La vérité sort de la bouche des enfants dit-on, et s’observe à l’œil nu dans la cour. Sandrine Roche tire les fils de ses intrigues qui s’étirent à chaque nouvelle partie pour creuser les situations de domination, les rapports gangrénés par le pouvoir et la volonté de conquérir non seulement le territoire de l’autre, mais l’autre lui-même. Parmi elles, il y a l’histoire d’un homme dont on ne connait pas le nom, un migrant réfugié ici qui pensait ne jamais être découvert au fond de son trou, de sa cachette et qui est un jour alpagué par des passants, cow-boys bien conscients d’être sur leur territoire. Etranger, il est l’indien tombé nez-à-nez avec ceux qui le perçoivent comme un intrus ou un envahisseur sur leur terre. Pour décrire cette confrontation, ce duel qui n’a rien à envier aux scènes tendues d’un western, Sandrine Roche adopte un regard distant, elle est une observatrice, un témoin de premier cercle. L’écriture, entre dialogues et narration semble vouloir se nicher dans cette zone située entre les personnages, à cet endroit de la tension entre les corps et les enjeux. L’attitude de ces adultes qui viennent à sa rencontre est d’abord semblable à celle d’une patrouille de police, quand plus tard le lecteur s’aperçoit qu’ils n’ont pas un tel grade, qu’ils sont des gens ordinaires. Groupe face à un homme vulnérable, ils se comportent en justiciers, shérifs autoproclamés de nos villes. Maran, Soran, Boran, autant de noms qu’ils apposent sur cet étranger, ce « sauvage » sans identité… Leur rapport glissant dangereusement vers ce qui s’apparente à de l’esclavage (sexuel) moderne, Denis (comme ils finissent par le nommer) est à leur merci, indien capturé.

 

Autre fil tiré par Sandrine Roche, celui d’un groupe d’adolescents pris entre jeux vidéo et parades amoureuses. Dans l’un comme dans l’autre ils expérimentent les relations de pouvoir (gagnant/perdant, filles/garçons…) et continuent à leur niveau l’histoire des cow-boys et des indiens, métaphore filée de notre société. Pour l’un d’eux, le territoire rêvé s’appelle Luxembourg, pour une autre c’est la Mecque qui représente l’ailleurs espéré. S’orienter dans la vie, faire des choix et s’émanciper du groupe n’est-ce pas finalement se faire le cow-boy de sa vie, explorer et se conquérir soi-même ? Avec subtilité, Des cow-boys décrit aussi comment les individus passent de cow-boy à indien en un rien de temps.

 

Aux trajectoires investies par le texte se mêlent des fragments intitulés « cartographie », petits poèmes qui prennent de la hauteur et semblent poser leur regard sur notre monde depuis la stratosphère. De là-haut on peut voir le territoire morcelé par les frontières et les individus qui s’y promènent (cow-boys et indiens), les atteintes à la nature, le monde animal… autant d’instantanés photographiques qui passent à la loupe nos comportements mercenaires. La pièce qui s’est ouverte avec les enfants se referme avec eux et leur western qu’ils font se terminer par l’insurrection des indiens. Si le monde des adultes tel que décrit ici est effrayant, celui des enfants lui aussi porteur de cruauté possède la force de l’imagination, imagination qui rend possible et pensable un soudain retournement de situation.

 
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Extrait :
 
« 1.
 
Parce que si tu dis d’où tu viens. Tu es fichu. Voilà le plus difficile. Ne rien dire. Garder la bouche. Fermée. Parce qu’une fois qu’on t’a trouvé. Une fois. Qu’on t’a sorti. Tu es fichu. Si tu parles. C’est fichu. Il faut tout garder. À l’intérieur. Ne rien laisser sortir. Éviter les images. Les noms. Des images. Parce que si tu dis. C’est foutu. Tout le monde comprend. Dès qu’il y a un nom. Quelque chose à quoi. S’accrocher. Tu es fichu.
 
J’ai craché.

Parce que quand tu craches tu es un homme.

Et un homme on sait ce que c’est. Pas besoin de demander plus.
 
Derrière je ne voyais pas. Qu’on me voyait. Comment j’aurais pu voir.

Derrière. Qu’on me voyait. D’où j’étais. Je ne pouvais pas voir.
 
J’ai craché.
Parce que quand tu craches on te respecte.
 
Le trou dans lequel on me voyait. Moi je ne pouvais pas le voir. Un tout petit trou. J’étais dedans. Et je ne le savais pas. Je ne savais pas que j’étais fichu. Il ne faut pas se mettre dans un trou. Tout le monde sait ça. Les trous. C’est pour les rats. Ils nichent. Ils inondent. Ils débordent. Du trou. On les repère. On les expérimente. On les extermine. Prendre de la hauteur. Je le savais. Aller plus haut. Cerner les contours. Je le savais. Mais là. D’ici. Franchement. Comment je pouvais savoir. Que c’était un trou. Que j’étais dans un trou. D’en haut j’aurais vu. C’est certain. J’aurais vu. La cavité béante. Celle que je ne pouvais pas voir. De l’intérieur. J’aurais vu. La noirceur ténébreuse. Le néant. Je me serais vu dedans. À l’intérieur. Je me serais trouvé. Je me serais trouvé minable. C’est certain. Mais d’en bas. De là où j’étais. Ce petit trou. Comment j’aurais pu imaginer qu’il était trou. De derrière seulement on voyait le trou. Que c’était un trou. Devant c’était un espace comme un autre. Presque plan. Légèrement bombé. Sur le devant. À cause des feuillages. Juste quelques feuillages. Où se cacher sans crainte. Remplir les zones de feuillages manquantes. Voilà ce que je voulais faire. Sûrement pas me foutre dans un trou. Mais l’erreur est humaine. Et on m’a vu.
 
Je suis sorti et j’ai craché.

Parce que quand tu craches ça fait peur.

On a peur d’un homme.

On a peur d’un homme qu’on respecte.
 
Trou ou pas.
 
Maintenant se taire. Quoi qu’il arrive. Parce que si tu parles. C’est fichu. Si tu parles. Les images. Tu ne peux plus les arrêter. Elles te collent à la peau. Ce qu’il faut. C’est éviter. De se coller des images. À la peau.

 

Elle dit qu’est-ce que tu fais dans ce trou?

 

Une cave c’est mieux. Bien sûr. C’est un trou mais fermé. Sous terre. Complètement. Sauf que ça appartient toujours à quelqu’un. Tout le monde a un trou. Cadenassé. Quelque part. Pour se réfugier. En cas de problèmes. On ne peut pas se mettre dans le trou d’un autre. Sans y penser. Il finit toujours. Par réclamer. L’autre. Tous les trous sont pris. C’est pour ça qu’on les repère vite. Les trous vides. Tout le monde veut son trou. À lui. Mais si tu te mets dans un trou. On te voit. Il faut rester. À découvert. Sans bouger. Construire des formes. Pleines. Sans bouger. Là. On ne te voit pas. Ça glisse sous les yeux. Comment quelqu’un est venu? Comment quelqu’un a vu? Impossible que quelqu’un vienne. Dans du plein. C’est ce que je me suis dit.
 
Elle dit tu viens d’où? Tu es là depuis combien de temps ? Tu parles notre langue ?
 
Maintenant il y a la langue. Et on ne peut plus tricher. À cause du trou. La bouche. Il y a une langue. Et si on la montre. On est foutu. On nous la prend. Bien sûr. Ne pas montrer sa langue. J’ai craché. Quelque chose est sorti. Elle a reculé. C’était plein. On s’engouffre dans les trous quand ils sont vides. Mais mon trou était plein. De salive. J’ai craché. Et ça n’avait pas de nom. Ça n’avait pas d’image. J’ai continué à cracher. Vite. Comme des balles. Elle n’a pas bougé. Mais finalement. Finalement. L’habitude. Finalement : à force. Elle a trouvé un nom. À ça aussi. Un nom à ça.
 
Elle dit approche, n’aie pas peur, d’où tu viens ? »

 

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Du 18 au 23 mai à Théâtre Ouvert, nous pourrons découvrir la mise en espace de cette pièce par Sandrine Roche elle-même.

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