George Kaplan

Théâtre de la Tempête

  • Date Du 7 mai au 7 juin 2015

Qui est George Kaplan ? La question posée par Alfred Hitchcock dans son film d’espionnage La Mort aux trousses sert de déclencheur à l’imagination fertile de Frédéric Sonntag. George Kaplan n’est qu’un point d’aveuglement, bien entendu, mais c’est précisément autour de lui que toutes les histoires -et donc toutes les relations humaines- se fabriquent. En prenant la question de l’identité du personnage au pied de la lettre, le metteur en scène pourra donc explorer les frontières complexes qui séparent réalité et fiction. Le spectacle se joue dans trois espaces d’élaboration : un groupement anarchiste et poétique, un pool de scénaristes, et enfin la réunion d’un gouvernement parallèle. Les acteurs produisent un jeu fin, toujours en contact avec le présent. Le résultat est très réussi, enlevé, drôle, jubilatoire.

 

Celui qui a assisté à des réunions pour changer le monde ou à une simple Assemblée Générale, comprendra la drôlerie désespérante de la première partie. On y voit tout ce que l’on a la certitude de trouver dans ces situations : les stratégies humaines pour repousser à plus tard le moment de l’action, les tentatives souvent tordues pour imposer son point de vue, le jeu sur les mots, les pinaillages sans fin, les remises en question de ce qui avait déjà été l’objet d’un accord… Mais il ne s’agit pas ici d’un simple désir de démolir ces tentatives révolutionnaires. Ces jeunes gens sont émouvants, car ils tentent avec leurs moyens de proposer au monde un nouveau récit. Et l’on sait que parfois ces tentatives ont un véritable retentissement (on peut penser aux écrivains du groupe Wu Ming ou au Comité Invisible, par exemple). On sait aussi que rien de nouveau ne se fait sans ces tentatives, même si elles restent souvent au stade du tâtonnement.

 

Le film qui suit la première performance théâtrale prolonge la dramaturgie et nous éclaire sur ses intentions profondes : Les jeunes gens réunis dans une ferme voient le GIGN les cueillir au milieu d’une nature indifférente, dont la bande-son se résume à des caquètements de poule. Tout est dit et subtilement annoncé dans cette première partie : l’imagination est nécessaire à nos avancées humaines et sociales, mais elle aura beau partir loin, très loin même, elle n’échappera pas au concret du monde qui la mettra à l’épreuve. Si le contexte nous ramène à la trivialité et à la drôlerie de la situation, la violence y fait cependant une entrée remarquée. Elle surgit soudain au milieu des rêves de ces jeunes gens, et elle est bien réelle, et elle dispose de moyens importants. Au milieu des rires pointe une première inquiétude.

 

Toute la mise en scène mettra en balance l’élaboration du récit, la trivialité rassurante de tout contexte humain, et le surgissement possible d’une violence enfouie. Dans la seconde partie -celle qui se déroule dans un pool de scénaristes- cette violence prendra appui sur l’impuissance d’un homme à sortir de son propre récit sans cesse rabâché (ma femme m’a quitté, elle m’a dit ceci et cela, et moi je n’ai pas répondu comme il le fallait). Un massacre peut surgir de cette impuissance à dire et à élaborer. Un homme sans ressources s’exprimera alors de la seule façon qu’il puisse depuis le fond de son obscurité : en tuant ceux qui savent raconter des histoires. De ce point de vue, le texte de Frédéric Sonntag sonne très juste. Ecrit en 2011 il acquiert aussi, et malheureusement, une valeur prémonitoire.

 

La mise en scène, oscillant entre ces trois pôles dramaturgiques, ne faiblit jamais. On pourrait cependant se demander si l’auteur ne gagnerait pas à s’aventurer plus loin au bord de l’abîme. Car même si nous ressentons des vertiges, l’intérêt principal du spectacle réside surtout dans sa virtuosité. Le public ne s’y trompe pas, qui se raccroche au rire comme une protection dans les moments plus ambigus. Ceux-ci, trop rares, ne parviennent pas à nous déstabiliser complètement. Mais on ressort grandi de ces dialogues, et le spectacle met en jeu avec brio notre sensation, notre naïveté et notre intelligence. Frédéric Sonntag nous donne ici une brillante leçon :  l’imagination est à prendre dans toute sa dimension humaine et ne peut pas se détacher de son contexte, pour le meilleur comme pour le pire. Les complotistes peuvent aller se rhabiller.

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