Brasserie

La Loge

  • Date Du 21 au 24 avril 2015
  • De Koffi Kwahulé
  • Mise en scène Lucile Perain
  • Avec Gaspar Carvajal, Arthur Viadieu, Raphaël Plockyn, Magaly Teixeira
  • Direction d'acteur Alain Carbonnel
  • Scénographie Marie Fricout
  • Lumières et régie Hadrien Lefaure
  • Réalisation sonore Antoine Briot
  • Avec la voix de Eve Coquart
  • Accessoires et costumes Julie Montpellier
  • Vidéo et régie générale Garance Coquart
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Avec Brasserie de Koffi Kwahulé, la jeune troupe « Goudu théâtre » menée par Lucile Perain nous raconte la fin d’une guerre africaine, gagnée par une faction parmi tant autres. Le Cap’taine S’en-fout-la-mort, mélomane mégalo et son bras droit, le Caporal Foufafou, tortionnaire jovial quoiqu’intellectuellement diminué, prennent possession d’une brasserie. Cette usine est le cœur économique du pays, et la faire redémarrer est un enjeu vital. Las, le secret de sa conception est détenu par Magiblanche, meneuse de revue allemande installée au Moulin Rouge de Paris. Par l’entremise de son ancien amant, l’ouvrier Schwänzchen, Magiblanche revient à l’usine, et les négociations peuvent commencer… Si le jeu est parfois inégal, sa qualité monte en puissance et finit par rejoindre le propos farcesque de la mise en scène. On quitte alors la fausse distance de l’exotisme pour s’apercevoir avec un (joyeux) effroi que cette république bananière est bien proche de la nôtre.

 

 

La farce comme véritable langage du réel

 

Engagés, ces jeunes interprètes le sont. Et leur enthousiasme transmet efficacement l’audace de leur metteure en scène. Si une première version de Brasserie, vue l’année dernière au festival de théâtre de la Sorbonne Nouvelle laissait deviner d’évidentes qualités, l’ensemble était encore bien sage. Désormais, la direction va franchement vers la farce. Et si parfois le bel élan des interprètes fait un peu souffrir les oreilles, la pièce finit par trouver ses marques jusqu’à devenir franchement délirante. Les danses se succèdent, les situations s’emballent, les répliques surjouées deviennent la norme, pour notre plus grand bonheur. Et plus la mise en scène s’affirme dans la farce, plus le texte et les enjeux s’éclaircissent.

 

Le résultat est troublant, car ce grotesque assumé semble être la seule façon intelligente et juste de parler de notre société. Les grands mots sonnent creux, les intentions des protagonistes sont triviales. L’exagération est la règle, l’excès ressemble comme un frère à la réalité. Derrière les mots « démocratie », « liberté », « redistribution » se cachent des mafias plus ou moins sérieuses, et tout semble de nouveau à refaire. Le constat est posé, les dernières illusions se sont envolées. Ce spectacle, qui saisit parfaitement les enjeux du texte ne fait que nous révèler quelque chose que nous savons déjà. C’est désespérant mais joyeux et soulageant. On ressort de ce spectacle libéré du mensonge de certaines de nos représentations.

 

 

Francophonie augmentée

 

Le choix de faire jouer ce texte par une troupe de jeunes comédiens français est juste lui aussi. Les luttes de pouvoir ne sont pas réservées aux seules dictatures africaines. De même, une œuvre francophone ne peut pas être ramenée constamment à ses origines, qu’elles se situent au Québec ou en Afrique noire. Ici, la langue française, « trésor trouvé dans les décombres de la colonisation » – comme l’affirmait Senghor – revient nous questionner sur l’état réel de nos démocraties occidentales. Les mots sont rafraichis et vivifiés, porteurs d’une vision rabelaisienne de notre société. C’est un théâtre qui tente de retrouver la truculence de notre langue, par opposition à son utilisation souvent technique, oxymorique et dévitalisée. Ça fait du bien, beaucoup de bien, à la tête comme à la parole.

 

 

À la fin, la faim

 

Lucile Perain, avec ce spectacle, semble faire un pas important vers son idéal de théâtre, qui rattacherait les mots à leur sensualité, et le désir au ventre et au sexe qui sont ses véritables organes.

Sa direction se débarrasse d’un seul coup de l’intellectualité comme de la politesse. Les interprètes s’en donnent à corps joie, les mots sont dévorés, les paillettes jetées à la figure en toute jubilation. On souhaite à cette jeune troupe de continuer dans cette voie prometteuse. Quand à nous, en attendant le prochain spectacle, on ira écrire, manger, boire, vivre et baiser.

 

Copyright photo : Emmanuelle Stauble

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