Paysage Intérieur Brut / Crash Test

  • Date de publication : 2015

La nouvelle pièce de Marie Dilasser, Paysage Intérieur Brut, révèle une écriture maîtrisée et puissante. De cette pièce à Crash Test, qui l’a précédée, on peut commencer à saisir une poétique de l’auteure qui serait celle de la chair accidentée, de l’effet littéraire des empoisonnements industriels sur l’écriture dramatique. Dans la campagne française industrialisée (on pense aux usines en Bretagne), l’accident mécanique et la folie menacent et, lorsqu’ils arrivent, ils se font catalyseurs d’une conscience humaine endommagée par la froideur et la violence de la société. À la faveur de l’accident, cette conscience ressurgit dans un désordre textuel et sexuel assumé. L’humain abîmé, même s’il ne retrouvera jamais son intégrité, est de nouveau doué de parole. Si l’écriture nous tient en haleine jusqu’à la dernière page, on peut en revanche regretter que les thématiques soient parfois abordées de façon convenue. On sait par avance où se situent les sympathies de l’auteure, et quels chemins les personnages vont emprunter pour leur rédemption. Heureusement, cette attente déçue est compensée par un véritable talent dramatique et une grande force d’évocation.

 

 

P.I.B., ou l’intériorité prise de folie

 

L’écriture de Paysage Intérieur Brut relève d’une double gageure : faire entendre la société et la conscience humaine au sein d’une voix unique qui les embrasserait toutes. Ainsi, Bernadette, simple employée dont l’état psychologique alarme la famille, se voit traversée dans sa folie par les paroles de tous. Chacun des personnages qui composent son entourage proche se voient « parlés » par Bernadette. Le chien même trouve en elle son expression, les bruits, les machines, les odeurs, la maison, les monuments aux morts et les matières de la ferme. Et la parole, donnée par cette pythie contemporaine, libère un état de frustration qui finira par faire éclater le carcan social et économique qui l’empêchait jusqu’ici de s’exprimer.

 

La violence sociale est matérialisée dans l’écriture par une parole accidentée, volontairement confuse. C’est un monologue intérieur, ou plutôt un paysage intérieur, comme nous l’indique l’auteure, en connexion directe avec ce qui le façonne. Ça « parle » la société industrielle qui jusque là n’était que jargon technologique. Ça révèle cette société, et ce faisant ça la rejette comme ne faisant pas partie de l’humain. Les hommes sont influencés par leur environnement, par leur terre. Et si aujourd’hui le terreau de la pensée et de la culture est la société libérale, la vision de ses effets sur la chair et l’âme n’est pas très optimiste. L’homme, réveillé à sa parole, est un être atrophié, découpé, dévoré puis régurgité par la machine économique. C’est un peu comme si on faisait revenir d’entre les morts un poulet sous cellophane et que chacun de ses membres découpés essayait de rejoindre l’autre sans le reconnaître, produisant sous nos yeux une danse pythique d’un genre nouveau.

 

 

Crash Test, l’accident, concrètement

 

Dans Crash Test, une ouvrière et un directeur technique d’une entreprise de volailles se retrouveront mêlés l’un à l’autre par l’entrefaites d’un accident de la route. Ici encore, l’enjeu est la révélation, grâce à la violence – violence produite par l’économie même et son fonctionnement inhumain et pervers – d’un état de mort sociale latente. Le technocrate et l’ouvrière se retrouveront dans leur sommeil comateux, traversés par les objets et les membres de l’autre. Ils évolueront ensemble dans leurs songes, dans lesquels réapparaîtront des fragments d’histoires oubliées et des contes pour enfants. Ils regagneront leur état primaire baveux, nouveaux-nés pour toujours. Ils apprennent en quelque sorte à se connaître, et à faire de l’accident le départ vers la seule solution possible face à la violence industrielle : faire sauter l’usine, ne serait-ce que sous une forme fantasmée par le langage.

 

La tonalité sombre des pièces est peut-être ce qui relève de ce que j’appelais « thématique convenue » en introduction. Beaucoup d’écritures dramatiques empruntent en effet cette poétique de la chair et de la violence, ces récits d’humains écrasés par la société et l’industrie, qui se réfugient dans des contes partiellement retrouvés. Sans doute, la situation sociale actuelle, confuse et apparemment hors de tout contrôle, mérite d’être ainsi évoquée. Mais cette violence finale, cette explosion de ce qui oppresse est une issue que l’on devine trop aisément. Qu’en serait-il d’une écriture directement mêlée à la technique, qui ne se révolterait pas, du moins dans un premier temps, afin d’en connaître les ressorts secrets, et surtout les vices cachés ? Si la catastrophe est probable, l’humain, on peut du moins le croire, n’est jamais longtemps démuni face aux monstres qu’il a fabriqués. Et si le grand méchant loup financier ne nous a pas dévorés d’ici là, nous connaîtrons peut-être la joie de nouveaux combats et de nouvelles propositions, sociales, économiques, littéraires.

 

Il n’en reste pas moins que la restitution de ce qui nous opprime est, dans les deux pièces de Marie Dilasser, puissamment évoqué, nous laissant une parole humaine retrouvée. Par ses mots, l’auteure découpe le métal des machines comme les machines ont broyé notre chair. Et c’est bien fait.

 

 

Extrait de Crash Test

 

« Arsène Droch arrache la chaînette que Brit’Butum porte autour du cou et la met dans sa poche.

 

BRIT’BUTUM :

Vous m’avez déconcentrée, j’ai découpé ma main.

 

ARSENE DROCH :

Vous n’avez donc aucun amour propre ? Vous ne ressentez donc rien ?

 

Arsène Droch lance la charlotte blanche de Brit’Butum dans le couloir.

 

Vous suez de tout votre corps, vous épuisez toute votre pensée, vous piétinez tout votre être dans le seul et unique but de survivre.

 

BRIT’BUTUM :

Vous exagérez un peu.

 

ARSENE DROCH :

Regardez un peu si j’exagère : vous êtes habillée de fringues fabriquées par des gens encore plus exploités que vous, vous vous nourrissez de viandes emballées, déballées puis remballées provenant d’animaux malades du foie et de fruits et légumes cancérigènes, vous habitez dans un clapier insalubre que vous devrez peut-être quitter pour des cartons le jour où je délocaliserai l’usine et il ne vous reste même pas de quoi mettre du gazole dans votre voiture pour aller vous promener les jours de repos ! Pourquoi avez-vous encore tant d’obéissance ? On devrait vous mettre en prison pour ça ! »

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