ET SI BERENICE, PHEDRE ET ANDROMAQUE N’ETAIENT PAS LES VRAIES HEROINES DE RACINE ?

Autres théâtres

  • Date
79063333

A l’automne 2013, sortant d’une représentation de Phèdre de Racine, nous avons été frappés par le rôle et le pouvoir des confidents des héros. Nous nous sommes dit qu’il faudrait étudier comment le dramaturge classique a transporté le pouvoir d’initiative et de conseil des dieux de la tragédie antique dans la voix des gouvernantes nourrices femmes de la suite, bref des confident(e)s, rendant, dans cette pièce, Oenone plus coupable à nos yeux que Phèdre et Théramène presque aussi responsable qu’Hippolyte. Les deux confidents étaient même liés par la répétition à dix lignes d’intervalle d’un vers semblable, et toujours à Hippolyte pour parler de leur maître respectif, d’abord Vous périssez d’un mal que vous dissimulez (I, 1), puis Elle meurt dans mes bras d’un mal qu’elle me cache (I, 2).

 

Alors nous avons vu et lu les quatre grandes tragédies raciniennes, Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670) et Phèdre (1677). Notre intuition se confirmait : les confidents ont un tel rôle dans la mécanique dramatique, un tel pouvoir accoucheur et divinatoire, que nous pouvons sans nous égarer les considérer comme les vrais héros des tragédies de Racine. Nous reprenons le terme générique de confident à Roland Barthes, dont on ne peut pas ne pas citer le livre Sur Racine (Seuil, 1963) à propos d’un tel sujet. Seulement, à cette question du confident, Barthes ne consacre que trois petites pages (p. 100-102), et encore se trompe-t-il souvent. Il n’y aurait dans ce qu’il écrit que peu de morceaux justes, notamment celui, conclusif, qui voit se profiler dans les confidents raciniens toute cette lignée de valets frondeurs qui opposeront à la régression psychologique du maître et seigneur une maîtrise souple et heureuse de la réalité. Pour le reste, la médecine du confident qui ne serait qu’apéritive, sa technique grossière et son caractère gauche et souvent sot, nous les récusons. En tout cas c’est le regard de notre époque où les dieux n’existent plus et où chacun peut se croire maître de son destin, même tragique. D’ailleurs, aux dieux de l’Olympe ou de Rome, Racine croyait-il encore ? Rien n’est moins sûr. Mais c’est ce regard là, sur ce point, que nous aimerions porter.

 

 

 

LE LIEN MAITRE – CONFIDENT

 

Pour décrire le lien qui unit le confident à son maître, finissons-en avec Barthes qui écrit, à raison, que le confident racinien est lié au héros par une sorte de lien féodal, de dévotion ; celle liaison désigne en lui un double véritable, probablement délégué à assumer toute la trivialité du conflit et de sa solution. Autrement dit, c’est un lien à la vie à la mort. D’ailleurs, Andromaque dit à sa confidente, Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux. (IV, 1) et Oenone, confidente de Phèdre, dit à sa maîtresse, Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main. (I, 3). Pour que cette délégation dont parle Barthes et sur laquelle nous reviendrons fonctionne, il faut que ce lien soit fondé sur la confiance. Titus le dit bien à Paulin, son ami sincère dans Bérénice :

 

                             Je me propose un plus noble théâtre

                             Et sans prêter l’oreille à la voix des flatteurs 

                             Je veux par votre bouche entendre tous les cœurs… (II, 2)

 

Une exigence de sincérité autant que de prodigalité, quand Bérénice ordonne à Phénice, Il ne faut rien me taire / Parle. (II, 5). Autant de caractéristiques qui rendent le maître dépendant de son confident. Ainsi Phèdre à Oenone, Va,  j’attends ton retour pour disposer de moi. (III, 1) puis Fais ce que tu voudras, je m’abandonne à toi. (III, 3). Les mêmes mots reviennent chez Pyrrhus dans Andromaque : Allons. A tes conseils, Phoenix, je m’abandonne. (II, 5). Si ces conseils sont aussi convaincants, c’est qu’à l’inverse des passions et de l’absolu de leurs maîtres, les confidents sont raisonnables. On ne cesse de le leur dire, voire de le leur reprocher : Oreste dans Andromaque : Non, tes conseils ne sont plus de saison / Pylade, je suis las d’écouter la raison. (III, 1) ; Phèdre – qui reprend au même moment de sa pièce la même expression : Enfin tous tes conseils ne sont plus de saison / Sers ma fureur, Œnone, et non point ma raison. (III, 1).

  

Si ce lien est si fondamental et si les confidents soutiennent leurs maîtres – y compris au sens propre, comme dans la mise en scène de Phèdre par Patrice Chéreau en 2003 où ils les retiennent par le bras, les tiennent par la main, les embrassent – c’est parce que les héros de Racine sont d’une extrême fragilité : s’ils savent diriger les hommes, ils ne savent pas disposer de leur cœur – ce qui les rend tragiques, et par ailleurs, humains comme le spectateur de n’importe quelle époque. Ce qui fait aussi que les tragédies de Racine ne sont pas que des histoires de puissants et des intrigues de cour. L’empereur Titus explique brillamment cette condition dans Bérénice :

 

                              Plaignez ma grandeur importune.

                              Maître de l’univers je règle sa fortune.

                              Je puis faire les rois, je puis les déposer.

                              Cependant de mon cœur je ne puis disposer. (III, 1)

 

Bérénice, face à lui, résumera encore mieux cette tension motrice et irréconciliable, qui relève presque de l’oxymore, dans un vers simple et sublime : Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez ! (IV, 5).

 

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012 

 

LE CONFIDENT COMME SECOND NIVEAU DE L’INTRIGUE

 

Si les seconds rôles de Racine peuvent être si puissants, c’est parce que, curieusement et contrairement à leurs maîtres, ils ne semblent nullement soumis à une quelconque fatalité divine, généalogique ou représentative (au sens de la fonction d’empereur, de roi ou de reine que leurs maîtres incarnent). Ils sont parfaitement libres, tenus par aucune charge et, sauf Oenone dans Phèdre et Narcisse dans Britannicus, peu enclins aux complots. Ils n’aiment personne que celui qu’ils servent avec loyauté. Si l’on pose que, par leur ordre d’importance protocolaire, les héros forment un premier niveau de personnages et les confidents un second, on peut donc résumer en disant que, sauf dans Britannicus, il n’y a aucune intrigue au niveau de ces derniers.

 

C’est d’ailleurs parce qu’ils sont si libres et dégagés de toute intrigue entre eux – comme un prolongement de leur maître dont parlait Barthes – qu’ils peuvent, paradoxalement, avoir un rôle si important dans l’intrigue du premier niveau entre les héros. La mécanique de Racine (à tout le mois dans Bérénice et Phèdre) c’est un aveu différé tout le long de la pièce, lentement propagé à d’autres interlocuteurs que celui ou celle à qui il est vraiment destiné. Alors bien sûr, les confidents sont nécessaires comme des cailloux sur le chemin de cette intrigue, sans quoi il ne s’agirait que du monologue des puissants retardant leur aveu. Car ne nous y trompons pas, quoiqu’entourés souvent, ils n’en sont pas moins toujours seuls. L’intrigue avance grâce au dialogue entre le maître et son confident puisque chaque rencontre entre les premiers – où les confidents sont d’ailleurs souvent présents – n’est que rarement, ou jamais du premier coup, l’occasion de se dire vraiment les choses. Titus s’en explique – à Paulin son confident :

 

                              J’ai voulu devant elle en ouvrir le discours,

                              Et dès le premier mot ma langue embarrassée

                              Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée. (II, 2)

 

Les rois se confient d’abord à leurs serviteurs et leur délèguent cet aveu, vrai ou faux (Titus à Antiochus plus loin, Phèdre à Oenone). C’est ce retard nécessaire à l’intrigue qui la créé aussi par l’attente, le suspense, la douleur, la haine qu’elle créé, qui conduit nécessairement à l’implacable puisque la tragédie est déjà écrite avant que d’avoir commencé et qu’il n’y a pas d’espoir possible. Et tout Racine est dans ce rapport de pouvoir qui permet aux uns d’imposer aux autres de parler : le plus surprenant advient lorsque c’est la confidente – Oenone – qui pousse sa maîtresse – Phèdre – à l’aveu. Avec en plus ce suspens…

 

Oenone

                              Aimez-vous ?

 

Phèdre

                              De l’amour j’ai toutes les fureurs.

 

Oenone

                              Pour qui ?

 

Phèdre

                              Tu vas ouïr le comble des horreurs.

                              J’aime… A ce nom fatal, je tremble, je frissonne.

                              J’aime…

 

Oenone

                              Qui ?

 

Phèdre

                              Tu connais ce fils de l’Amazone,

                              Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ? 

 

Oenone

                              Hippolyte ! Grands Dieux !

 

Phèdre

                               C’est toi qui l’as nommé. (I, 3)

 

… figure connue du théâtre qui créé le suspense – puisque le spectateur sait ce qui va être avoué – et dont on voit magistralement ici l’usage que peut en faire la tragédie. Deux observations encore sur ce passage cardinal du début de Phèdre. D’abord, il y révèle le rôle majeur qu’ont les confidents dans les tragédies raciniennes : faire accoucher leur maître de leur secret – avant, éventuellement, qu’il le révèle à son destinataire logique. Enfin, déléguer la responsabilité, s’en décharger au profit de son confident.

 

 

ROLE, POUVOIR ET DIMENSION DU CONFIDENT

 

Au premier rôle d’accoucheur auquel nous avons abouti s’en ajoute donc un autre tout aussi important – qui pourrait presque justifier à lui seul que les confidents sont les vrais héros des tragédies de Racine : non contents de faire advenir ou de retarder la parole de leur maître, ils en assument souvent l’action, soit par délégation formelle, soit de leur propre initiative. Et c’est bien ce rôle qui rend le jugement de Barthes caduc.

 

Continuons sur Phèdre. Oenone est celle qui agit, qui est au présent, qui va faire que ça avance ; Phèdre, elle, ne fait que parler, elle a une hauteur plus grande que sa confidente. C’est Oenone qui a l’idée de mentir à Thésée, l’époux de Phèdre, de lui faire croire qu’Hyppolite est amoureux de Phèdre et non l’inverse, qui amènera Thésée à commettre l’erreur centrale de la pièce. Ce n’est qu’Oenone qui propose le faux témoignage pour regagner un honneur auquel elle s’associe – notre honneur (I, 3) et que Phèdre d’abord refuse avant de s’y résoudre. Quand il interprète la pièce dans son ensemble, Barthes n’a pas tort : Dès le début Phèdre se sait coupable, et ce n’est pas sa culpabilité qui fait problème, c’est son silence. […] Phèdre est son silence même : dénouer ce silence, c’est mourir, mais aussi mourir ne peut être qu’avoir parlé. Dans Phèdre, les choses ne sont pas cachées parce qu’elles sont coupables (ce serait là une vue prosaïque, celle d’Oenone, par exemple, pour qui la faute de Phèdre n’est que contingente, liée à la vie de Thésée) ; les choses sont coupables du moment même où elles sont cachées. L’intérêt pour nous de cette citation est justement à voir dans le jugement que Barthes porte sur Oenone. Puisqu’il est parfaitement compréhensible que, Phèdre ne pouvant parler pendant toute une partie de la pièce, ce soit Oenone qui s’en charge, ne pourrait-on pas la voir moins prosaïque mais plutôt diabolique comme toujours qui, par son mensonge, précipiterait volontairement la mort de sa maîtresse en l’obligeant, un jour ou l’autre, à se dévoiler ? Nous ne parvenons pas à nous départir d’une réponse à charge. Faire accoucher la parole, d’abord pour soi, ensuite pour les autres, est si fondamental et la visée de toute la tragédie, et si souvent après l’aveu il ne reste plus aux hommes qu’à mourir, qu’on peut légitimement se demander si ceux qui précipitent cet aveu – les confidents – ne sont pas, en quelque sorte, les meurtriers de leurs maîtres. La preuve en est pour Oenone qu’une fois la duperie révélée, c’est elle qu’on se presse d’accuser pour se blanchir :

 

                              Ainsi donc jusqu’au bout tu veux m’empoisonner,

                               Malheureuse ! voilà comme tu m’as perdue ;

                               Au jour que je fuyais c’est toi qui m’as rendue. […]

                               Je ne t’écoute plus. Va-t-en, monstre exécrable ! (IV, 6)

 

Et plus loin : La détestable Oenone a conduit tout le reste. (V, 7). Se sentant perdue, Oenone se suicide. C’est dire aussi qu’elle est pleinement consciente du rôle qui fut le sien dans la tragédie.

 

On rapprochera brièvement ce rôle de celui de Pylade, confident d’Oreste dans Andromaque. De la même manière qu’Oenone se charge de l’intrigue de Phèdre par son stratagème du mensonge, c’est Pylade qui se charge de celle de sa pièce – enlever Hermione, puisqu’il connaît les détours du palais : Méritons leur courroux, justifions leur haine / Et que le fruit du crime en précède la peine. (III, 1).

 

Mais enfin, arrêtons-nous sur un dernier personnage de confident diabolique, initiateur du stratagème de Britannicus : Narcisse – on pourrait d’ailleurs lier Phèdre et Britannicus comme tragédies raciniennes où le confident malfaisant est le pivot de l’intrigue ; et donc Bérénice et Andromaque où les héros sont plutôt les acteurs qui émergent davantage. A l’inverse des trois autres tragédies, il y a dans Britannicus une intrigue au niveau des confidents qui oppose les deux conseillers de Néron, Burrhus et Narcisse. Mais Burrhus échoue toujours et Narcisse triomphe, le combat n’a pas vraiment lieu tant son issue est chaque fois la même. Comme Oenone qui était tout à Phèdre, Narcisse est finalement tout à Néron, mais avec une plus grande duplicité encore puisqu’il est loué par les trois personnages du premier niveau dans trois scènes presque consécutives. D’abord, par Britannicus, dont il est le gouvernant :

 

                              Ou plutôt je fais vœu de ne croire que toi

                               Mon père, il m’en souvient, m’assura de ton zèle.

                               Seul de ses affranchis tu m’es toujours fidèle;

                               Tes yeux, sur ma conduite incessamment ouverts,

                               M’ont sauvé jusqu’ici de mille écueils couverts. (I, 3)

 

Puis par Néron, dont il devient le conseiller : Cependant vante-lui ton heureux stratagème. (II, 2). Enfin par Junie, dont il précipitera la perte : Ah! cher Narcisse (II, 5). Personnage d’une rouerie sans borne. Et comme Oenone dans Phèdre qui se suicide une fois qu’elle a perdu, Narcisse se suicide aussi : dans sa marche vers une foule hostile, on ne peut pas ne pas voir un suicide maquillé. En tout cas, si Barthes a raison d’écrire que Britannicus est la naissance d’un monstre, c’est bien Narcisse qui le fabrique et le fait pencher vers ce côté malfaisant de l’alternative. Et comme pour Oenone, les survivants sauront accuser le vrai coupable : Narcisse a fait le coup (V, 6).

 

(photo by Pascal Victor/ArtComArt)

 

Deux remarques pour finir. La première touche à un pouvoir propre aux confidents que l’on pourrait qualifier de divinatoire. Il semble en effet qu’ils aient la capacité de prédire la suite de l’intrigue, et rétrospectivement, si leurs maîtres avaient davantage écouté quelques-uns de leurs conseils, ils s’en seraient certainement mieux sortis. Phèdre décrit bien à Oenone cette race, tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses, / Des princes malheureux nourrissent les faiblesses (IV, 6). C’est que, bien moins faibles que leurs maîtres, ils sont souvent plus clairvoyants. Ainsi Phoenix dans Andromaque qui s’étonne que Pyrrhus envoie Oreste dans les bras d’Hermione qui l’a aimé. Or, puisque cet événement va déclencher toute la mécanique de la tragédie – que l’on peut résumer ainsi : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort – Phoenix a un pouvoir divinatoire quand il met en garde à propos de l’amour d’Hermione : Mais si ce feu, Seigneur, vient à se rallumer ? / S’il lui rendait son cœur, s’il s’en faisait aimer ? (I, 3). De même Cléone, confidente d’Hermione, abondera aussi dans ce sens, pressentant que la rencontre d’Oreste avec sa maîtresse sera le point de départ de la tragédie. Enfin, dans Britannicus, Albine, confidente d’Agrippine, a également une certaine valeur divinatoire dans ce qui aurait encore pu advenir au moment où elle parle à la première scène :

 

                              Depuis trois ans entiers, qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait

                              Qui ne promette à Rome un empereur parfait ?

                              Rome, depuis deux ans, par ses soins gouvernée,    

                              Au temps de ses consuls croit être retournée :

                              Il la gouverne en père. Enfin, Néron naissant

                              A toutes les vertus d’Auguste vieillissant.

 

Elle dresse ici un portrait élogieux de Néron à sa mère avant que, par d’autres – Burrhus et Narcisse – sur qui elle n’a nul pouvoir, il ne prenne une autre direction, tyrannique. Rabrouée par Agrippine quand elle essaye d’enjoliver un peu la réalité que la mère de l’empereur voit lucidement, elle tente seulement de calmer sa maîtresse et d’apaiser son sentiment sur Néron, bien consciente qu’une opposition frontale la mènerait à la mort : Ah ! si de ce soupçon votre âme est prévenue / Pourquoi nourrissez-vous le venin qui vous tue ? (I, 1). De fait, Agrippine sera assassinée. Ainsi, aucun de ses augures n’étant écouté, elle est ramenée dans la dernière scène au rôle plus classique de messagère qui annonce la fin de la pièce : la conversion de Junie, la mort de Narcisse, la retraite de Néron. Seulement une dernière fois tente-t-elle encore d’influer sur le cours pourtant irrémédiable de la transformation de Néron en tyran. Elle presse Agrippine d’intervenir, de reprendre son rang :

 

                              Si vous l’abandonnez plus longtemps sans secours,

                              Que sa douleur bientôt n’attente sur ses jours.

                              Le temps presse : courez. Il ne faut qu’un caprice ;

                              Il se perdrait, Madame. (V, 8).

 

Il se perdra, l’Histoire – et Racine – le sait.

 

La dernière remarque est dans la continuité de ce pouvoir divinatoire, notant qu’il ne se porte que sur la dimension sentimentale, galante de l’intrigue, jamais politique. Quand Phénice exhorte sa maîtresse Bérénice à retenir Antiochus, c’est uniquement pour le bonheur sentimental de sa maîtresse. Que ce renoncement soit par la suite lié à un sort malheureux à Rome ne la regarde pas. Tout comme le conseil déjà évoqué contre l’entrevue entre Oreste et Hermione dans Andromaque : c’est une rencontre amoureuse qui est déconseillée, et si celle-ci a des conséquences politiques, ce ne sont pas les confidents qui en font l’argument mais Pyrrhus, le roi, pour qui toute liaison est justement politique : en épousant Andromaque, la veuve de son ennemi, il ruine du même coup et sa victoire sur Troie et celle de son père ; tandis qu’en épousant Hermione, il sait qu’il imposera la paix dans son royaume : D’une éternelle paix Hermione est le gage. (II, 6). Bien sûr, il ne fera pas ce choix de raison – sans quoi il n’y aurait pas de tragédie ; les confidents servent aussi à montrer le chemin qu’il aurait fallut emprunter si l’on n’avait pas voulu de la tragédie et rendent donc les héros indispensables à son accomplissement. Même remarque pour Oenone dans son stratagème, qui donne raison à Barthes quand il la qualifie de prosaïque. En effet, les confidents sont étrangers aux enjeux politiques et à la fatalité divine qui pèsent sur leurs maîtres. Seulement, tous ces exemples sont aussi la preuve que c’est le galant qui est plus fondamental que le politique puisqu’au fond c’est lui qui déclenche, conduit et emporte tout le reste. Là en quoi, comme nous l’avons déjà dit, les tragédies de Racine ne sont pas que des intrigues de cour mais bien une dialectique d’affects.

 

 

 

Les confidents raciniens sont comme l’inconscient des rois et des reines qu’ils servent. Face aux grands manipulateurs, il n’est pas facile de répondre. Phèdre aurait pu dénoncer le mensonge d’Oenone mais il lui convient. Finalement, au moment de son aveu à Hyppolite, elle se perd dans le labyrinthe de son inconscient : C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours / Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours. Et cinq vers plus bas : Et Phèdre, au Labyrinthe avec vous descendue / Se serait avec vous retrouvée ou perdue. (II, 5). Bien sûr, les dieux sont souvent invoqués – C’est Vénus toute entière à sa proie attachée (I, 3) – de même que les lignées tragiques – Néron, héros de Britannicus, quatre fois cité comme repoussoir dans Bérénice – mais ce sont finalement toujours les hommes qui pressent et font agir les héros de Racine. Ces confidents, seconds rôles si actant qu’il a fallut créer un troisième et dernier niveau de personnages pour les apparitions les plus courtes mais classiques du messager : Panope, par exemple, qui annonce dans Phèdre la mort de Thésée, d’Oenone puis de Phèdre. Nous ne disons plus de l’héroïne, car maintenant, nous avons moins l’impression d’aller voir Phèdre de Racine qu’Oenone ; moins Britannicus que Narcisse. Et vous aurez continué la liste.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *