Au pied du Fujiyama

  • Date (de publication) : 2015
  • Auteur Jean Cagnard
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Quelque part en France, devant un crassier nous rappelant le passé minier du pays, Jean Cagnard donne la parole à des personnages qui peuplent ses alentours. Pour l’une d’eux, la montagne noire a l’élégance majestueuse du mont Fuji au Japon. Comme s’il s’agissait d’une surimpression, le décor industriel moribond côtoie la montagne sacrée, construisant la toile de fond visuelle qui nous accompagnera tout au long de la lecture.

 

Face à cette mémoire gravée dans le paysage, un couple s’écroule de tout son poids sur une terre dont ils avaient autrefois pénétré les sombres profondeurs de la mine. Sont-ils tombés, peut-être est-ce pour eux une façon de se recueillir. Pareils à des pèlerins devant le mont Fuji, leur présence est lourde de ce qui s’est éteint et pourtant étrangement paisible.

 

Ce préambule constitue le point de départ d’une réflexion prenant pour objet la notion de l’« être ici ». Quel rapport les individus entretiennent-ils avec l’endroit où ils vivent ? Pourquoi avons-nous choisi de vivre là où nous vivons ? D’ailleurs, l’avons-nous réellement choisi ? En miroir et sur un ton plus vindicatif, le texte pose aussi la question de ce que signifie être « d’ici ». Un étranger peut-il y prétendre ? À travers les nombreuses voix imaginées par Jean Cagnard, se dessine une sorte de cartographie éclatée des réponses possibles. Pour certains, « être ici » est le résultat d’un choix qu’ont fait leurs parents il y a longtemps; une habitude ou une évidence facile et peu risquée. Pour d’autres, c’est avoir suivi une autre personne, un conjoint le plus souvent. Se peut-il que nous soyons au mauvais endroit, se questionne une femme qui attend autre chose, ou encore, est-il possible d’avoir le corps ici et le cœur ailleurs ? Entrecoupées de fiches pédagogiques décrivant ce qu’est le gaz de schiste ou à quoi ressemble un sanglier, ces paroles anonymes recoupent des questionnements par lesquels nous sommes peut-être tous traversés à un moment ou à un autre de notre vie. L’écriture tantôt versifiée, dialoguée, monologuée ou narrative offre une pluralité de regards et de points de vue participant d’une atmosphère proche de celle du documentaire. Si l’auteur nous met face à des personnages s’interrogeant sur la condition de celui qui « est » ici, qui « reste » ici, il décrit aussi des retours possibles au lieu-source après des années d’absence, telle cette scène dans laquelle un fils, après avoir fui l’avenir que ses parents semblaient prévoir pour lui, revient dans la maison de son enfance et y retrouve le fantôme de ses parents. Un chemin de retour qui correspond au début de l’oubli.

 

S’il ne se passe là rien d’autre que la parole, celle-ci nous dit le temps qui passe et les tentatives de chacun pour l’habiter, le temps de son passage ici. À supposer que le théâtre et la poésie soient choses distinctes, Au pied du Fujiyama* navigue sur sa frontière. Les êtres eux aussi paraissent suspendus, les pieds un peu au-dessus du sol et le regard tourné vers leur Fujiyama.

 
Extrait

 

« Un autre.

 

Moi je suis d’ici mais aussi bien je pourrais être d’ailleurs.
Ici ou là, quelle différence ?
Disons que je me suis attardé dans le coin.
On m’a posé là et j’y suis resté.
On m’a mis au monde et je suis resté où on m’avait posé.
Je me suis contenté de grandir à l’endroit où je suis né.
Mes yeux se sont ouverts et j’ai continué de les ouvrir au même endroit.
Je n’ai pas bougé.
Les événements passent devant moi, je les regarde passer et ça me va.
Peut-être que je manque d’imagination.
Ou alors je suis visionnaire.
Maintenant je pourrais aussi bien vivre ailleurs.
Il me semble.
Simplement, je ne vois pas pourquoi je partirais.
Ce n’est pas l’endroit qui te rend bien, c’est toi-même. Si tu es bien toi-même, tu seras bien dans l’endroit. »

 

* Pièce publiée en 2015 aux éditions Espaces 34

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