Play House

Théâtre de Belleville

  • Date Du 11 avril au 26 juin 2015. Du mardi au samedi à 19h30, le dimanche à 20h30. Relâches les 7, 8, 9, 19, 20, 21 mai et 13 juin

Play House, pièce de l’auteur britannique Martin Crimp, propose une plongée dans l’enfer domestique d’un jeune couple qui vient d’emménager dans son nouvel appartement. De nombreuses questions existentielles taraudent les deux jeunes gens et surgissent au milieu de leur quotidien, des explosions de violence incontrôlées rythment leurs paroles banales. Aucun élément de langage n’échappe au comique trash de l’auteur, et les tentatives d’explications philosophiques surplombantes s’écrasent comme un avion miniature dans une tour Playmobil. La mise en scène de Rémy Barché est à la fois humble et jubilatoire. Elle propose de rire à gorge déployée de nos tentatives d’existence à deux, des chemins tortueux qui mènent à la naissance d’un enfant, du fait que tout continue, malgré tout. Les deux comédiens incarnent à merveille des Ken et Barbie sous speed, qui iront jusqu’à leur propre ‘implosion romantique et sémantique. Cette petite heure de théâtre nous montre les ressorts secrets de nos jeux d’enfants, et la tendresse qui surgit soudain au milieu d’une violence joyeuse et assumée.

 

Le masque total, peut-être est-ce là un des plus puissants rêves d’interprétation d’un comédien. On pense à l’esthétique du faux propre à Bob Wilson, esthétique qui incarnerait absolument ce rêve : le soi et la sensibilité y sont définitivement mis à distance au profit d’un monstre de notre propre création. C’est ce qui se passe ici, tant les comédiens donnent de leur personne pour incarner ces poupées mécaniques en couple, avec ce ton de mauvais doublage de série américaine, ce jeu si désespérément TV, si jubilatoirement lamentable. Si les comédiens nous donnent à voir le cliché de type de récit, ils nous donnent aussi à voir le fait que ce récit, ce ton, ces poses, font partie intégrante de notre vie, ils remplissent le vide, ils suppléent à l’imagination et à la liberté. On veut désespérément jouer comme il faut la partition de la vie. Et inévitablement, ça craque de partout, ça explose, les gifles fusent, les tables éclatent, les mouvements telluriques de l’inconscient font jouer les plaques continentales sémantiques, et soudain un volcan surgit et crache tant qu’il peut au milieu d’un décor rose bonbon.

 

Mais le décor tient, et c’est ce qui rend la pièce si drôle. L’on voit des vélociraptors discuter en tablier de cuisine et costard-cravate. Les apparences luttent de toute leurs forces contre les violences de l’inconscient, violences dont le sens échappe complètement au jeune couple. Même au milieu de la catastrophe, de la détestation, de l’agacement et de l’incompréhension mutuelle, les deux jeunes gens tentent de se sauver et de continuer malgré tout. Peut-être parce qu’il n’y a pas d’autre récit à disposition ? Peut-être aussi parce que cette lutte entre les apparences et le secret sont finalement trop intéressantes pour les délaisser au profit d’une trop grande liberté ?

Ken est résolument bleu, et Barbie désespérément rose, à moins que ce ne soit l’inverse. Ils  jouent leurs scènes au rythme d’une cuisine au micro-onde, et ils remettent leurs perruques, et ils se giflent et ils cassent des objets dans leur appartement trop petit. Et on attend le prochain éclat avec impatience et gourmandise. Les comédiens s’extraient parfois du plateau, mais ils ne sortent jamais vraiment du jeu, comme aimantés par les possibilités de cette arène domestique, cet appartement témoin compromettant. C’est comme si le metteur en scène – ou cette voix mystérieuse qui annonce les titres de chaque partie – s’amusait à jouer avec des poupées grandeur nature. Et comme dans les jeux d’enfants, ça dérape bien entendu. Et même, on n’attend que ça. Barbie se met à faire des jeux SM, Ken lappe sa nourriture, et on les fait s’emboîter l’un dans l’autre, pour voir comment ça fait.

 

Ce qui est très beau dans cette mise en scène, c’est que Rémy Barché nous fait revivre ce temps de l’enfance où la violence des intentions est si présente au milieu des jeux supposés innocents. Mais il nous renvoie ce faisant à notre état d’adulte fatalement (ir)responsable. La différence, de taille, avec l’enfance, c’est que si le jeu continue, il a désormais lieu dans le cadre d’une réalité bouffonne. C’est inévitable, et c’est incompréhensible. On n’a plus qu’à en rire férocement, ou alors écarquiller les yeux comme dans un film d’horreur.

 

On pourrait se contenter de cela, de cette catastrophe continue, mais Rémy Barché ne nous laisse pas sortir de la salle sur une impression trop évidente. S’il n’y a pas d’explosion dans cette pièce, en revanche, il y a implosion. Au bout de la fatigue, au bout du faux, des gifles et de la consommation de drogue, un enfant naît au milieu d’un décor ravagé. Le jeu des comédiens se dépose alors, pour la première et dernière fois. Ils se parlent en vrai. Et c’est une déclaration d’amour.

 

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