Le 20 novembre

Théâtre-Studio

  • Date Du 6 au 18 avril 2015
  • Mise en scène Alexandre Zeff
  • Texte Lars Norén
  • Avec Camille de Sablet
  • Création lumière Sébastien Roman
  • Création son Jean-Baptiste Droulers
  • Costume Sylvie Barras
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Le 20 novembre, ou le jour que Sebstian Bosse choisit, en 2006, pour pénétrer armé dans son ancien lycée, blesser 37 personnes, et se donner la mort. Il avait 18 ans. C’est à partir de son journal intime, qu’il avait publié au préalable sur internet, que Lars Norén, l’auteur contemporain le plus célébré au pays de Strindberg, a écrit ce texte, dont la force poétique ne rend que plus impétueuse encore l’urgence. À la fois cri arraché par une existence intégralement faite de souffrances et d’humiliations, et refus désespéré de tout apitoiement, ou même sympathie, la parole du seul être qui occupe la scène déverse sur le spectateur des torrents d’un cynisme à la lucidité affolante. Sa vérité intempestive est de celles que l’on voudrait pouvoir reléguer pour l’éternité dans les tréfonds de sa conscience, avec le lâche espoir de ne jamais, au grand jamais, avoir à se retrouver en face de pareilles pensées.

 

Car que nous dit-il, au juste, celui qu’hantent depuis tant d’années les rêves les plus meurtriers ? Qu’il refuse de se plier aux normes d’une société dont les valeurs n’ont plus le moindre sens, que plutôt que de se compromettre, mieux vaut encore choisir la voie de l’anéantissement, que personne n’est en droit de le juger, parce que tous, absolument tous, sont complices du procès qui mène inexorablement ses pas vers le précipice. Rien d’incroyablement neuf, en somme : le genre de propos que l’on peut s’attendre à ce que n’importe quel adolescent blessé dans son orgueil vous crache à la figure. Et pourtant, rien de plus effroyablement fascinant.

 

C’est là que le dispositif scénique d’Alexandre Zeff s’avère redoutablement efficace. Avec une certaine gourmandise, il faut bien l’avouer, dans l’impressionnante palette d’effets visuels et sonores qu’il emploie, celui-ci joue des ressorts de l’hypnose et de l’apparente familiarité pour mieux prendre le public à contre-pied, lui qui s’efforce tant bien que mal de soutenir les attaques frontales que porte le texte. Un immense bassin couleur de sang emplit l’espace, que surmonte une tenue pendue à un trapèze, faux-bourdon lugubre planant sur toute la représentation : ce théâtre est un lieu de mort, et cela, ni la beauté de certaines images, ni l’aspect attendrissant (malgré tout) de certains passages ne pourront nous le faire oublier.

 
Que dire de plus, sinon que rarement nous aurons vu comédienne aussi habitée par son personnage que l’est ici Camille de Sablet ? Alors que son jeu alterne entre agression permanente du public, franchise déconcertante, et repli autodestructeur sur soi, on manque presque de s’apercevoir que celui qui s’exprime devant nous est censé être un homme. Si ce choix a la caution de l’auteur, puisque Norén créa également cette pièce avec une femme dans l’unique rôle, on s’interroge cependant sur ses enjeux. Sans doute s’agissait-il d’éviter de présenter au public un tueur fou et sans cervelle, pour souligner tout autant la clairvoyance que la vulnérabilité de cet être, dont le rejet de l’humanité sera aussi devenu, pour une petite heure du moins, le nôtre. Voilà en tout cas un spectacle dont on ne ressort pas indemne.

 

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