Les trois soeurs

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du 30 mars au 19 avril 2015
  • Texte Anton Tchekhov
  • Traduction Françoise Morvan et André Markowicz
  • Mise en scène Jean-Yves Ruf
  • Avec Elissa Alloula, Christophe Brault, Gaël Chaillat, Pascal D’Amato, Géraldine Dupla, Lola Felouzis, Francis Freyburger, Thomas Mardell, Sarah Pasquier, André Pomarat, Pierre-Yves Poudou, Antonio Troilo, Lise Visinand, Pierre Yvon
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Si nous voulons que les choses restent comme elles sont, il faut que tout change. Le Guépard, Lampedusa.

 

 

La première chose que l’on observe en descendant sur Moscou, ce sont les bouleaux, le soleil rasant sur les branches droites et nues des bouleaux, ocres comme des touffes orange, rousses autour des maisons colorées. Ces bouleaux, identité du paysage russe pour le lieutenant-colonel Verchinine, marié deux enfants, amoureux de Macha, mariée elle aussi, la cadette des trois sœurs de la pièce. Leur père mort voilà un an – le 5 mars, qui sera aussi, mais c’est une anticipation inconsciente, le jour de la mort de Staline en 1953 – est enterré au cimetière de Novodievitchi. Nous n’avons pas trouvé la tombe de Tchekhov quand nous y sommes allés. Nous avons trouvé celle de Stanislavski et, autour, de générations d’acteurs du Théâtre d’art de Moscou, pierres tombales identiques, peut-être ceux-là même qui ont créé la pièce en janvier 1901, et nous savions que Tchekhov était dans la même division mais nous ne l’avons pas trouvé.

 

Le metteur en scène Jean-Yves Ruf dit que ce n’est pas un hasard si Stanislavski et Tchekhov se sont rencontrés. Son théâtre ne pouvait se jouer sans réinventer aussi un processus, une manière de chercher. Le jeu des comédiennes est d’abord ce qui heurte. Irina, la plus jeune, est naturelle, spontanée, presque hasardeuse, face à ses deux sœurs, qui, sans être fausses, ont trop conscience de jouer. A mesure pourtant que le décor se simplifie, ce jeu dérange moins – surtout, il s’oublie devant leur formidable entente. Les personnages de Tchekhov sont comme cette toupie que Fedotik offre à Irina. Ils tournent dans leur propre monde, en équilibre, un peu déliés de la réalité, comme distants, surtout là : un milieu aristocratique face à une histoire changeante qu’ils ne maîtrisent pas. Des caractères – est-ce ce que souhaitait Tchekhov ? – plus que des personnages.

 

Ce qui fait l’intranquillité de cette pièce – d’ailleurs inutilement redoublée par un léger fond musical angoissant – c’est qu’elle est le carrefour de multiples tensions voilées sous des conversations parfois badines. La plus évidente est celle de la campagne où se déroule l’action et de la ville, Moscou, où les trois sœurs veulent aller. La plus existentielle est celle du romantisme et du progrès. Les trois sœurs sont les derniers feux du romantisme. Irina, la benjamine, croit que la vie était meilleure avant et voit partir sa jeunesse vers un gouffre quand le lieutenant soutient sans faille le progrès de l’Homme par la connaissance. Macha trompant son mari est une tragédienne, c’est un élan passionnel et une culpabilité qui la remord. A l’inverse, Natacha, leur belle-sœur, cocufie son mari dans un banal adultère bourgeois, veule et mesquin, sur lequel la pièce ne s’attarde pas. Font bloc à leur côté Touzenbach qui, contre l’idée du progrès, jure que même en philosophant, les grues continueront de voler et les hommes dans un million d’années gémiront encore que la vie est dure et que la mort les effraie. Il mourra en duel, comme tout bon romantique.

 

Mais la tension la plus profonde, la plus anticipatrice aussi, est politique. A la vision aristocratique des traditions et du savoir – bardée de références littéraires, Tourgueniev, Balzac, Lermontov, Gogol, qui nourrissent la moindre comparaison des trois sœurs et de leurs proches – s’opposent deux idéologies politiques. La première est communiste – la pièce n’est que de cinq ans antérieure à la révolution russe de 1905 qui, si elle n’était pas cantonnée aux seuls socialistes, nourrit celle de 1917. C’est tout à la fois le lieutenant qui l’incarne avec sa croyance inconditionnelle dans le progrès qui vaut de travailler aujourd’hui pour le bonheur du siècle suivant – soit, même vague, le concept marxiste de dictature du prolétariat – et, précisément, ce cri général, d’Irina à Touzenbach, en faveur du travail, nouvelle valeur suprême et rédemptrice, pour s’accomplir et ne plus s’ennuyer. La seconde idéologie, plus pernicieuse, est incarnée par Natacha, la belle-sœur qui ne veut plus de la vieille nourrice parce qu’elle est improductive mais reste une bouche à nourrir et qui, à la fin, décidera d’abattre les vieux arbres de la propriété pour y planter des fleurs en pot, sacrifiant la nature au décoratif. Bien sûr, c’est le capitalisme. Bien sûr, ces deux idéologies, les caractères qui les personnifient, triompheront du romantisme des trois sœurs. Bien sûr, sans quoi, à l’inverse des dernières pièces de Tchekhov, Les trois sœurs ne serait pas un drame.

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