Shake it Out

La Briqueterie, Centre de développement chorégraphique du Val-de-Marne

  • Date 20 mars
  • Chorégraphie Christian Ubl
  • Avec Séverine Beauvais, Aniol Buquets, Marianne Descamps, Joachim Lorca, Joachim Maudet
  • Musiques Fabrice Cattalano, Stéphan Dunan Battandier
  • Costumes Pierre Canitrot
  • Lumières Jean-Bastien Nehr
  • Assistant à la mise en scène et régie son Fabienne Gras
  • Collaboration artistique Ingrid Florin
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Dans le cadre de la biennale de danse contemporaine organisée par la Briqueterie, le chorégraphe Christian Ubl proposait au théâtre de Châtillon une création portant sa réflexion sur l’identité européenne. Shake It Out prend le parti d’explorer les facettes les plus visibles des mythes actuels de l’Europe, jusqu’au cliché. Ses danseurs, formidables, se donnent jusqu’au bout dans les carcans qui leurs sont imposés, et questionnent par leur énergie les images culturelles dont nous pouvons être prisonniers.

 

Les danseurs donnent tout, absolument tout de leur énergie, de leur talent et de leur jeunesse sur le plateau. C’est à la fois beau et douloureux à voir. Beau, car cette énergie fait bouger des lignes. On voit exister comme ils peuvent des corps individuels au milieu d’une inquiétante unité de groupe. Douloureux, car au fond, ces lignes semblent ne jamais dévier de leur objectif aveugle. Le chorégraphe nous emmène sur un terrain glissant, même s’il est très connu : Celui des marches triomphales et des corps totalitaires, des images héroïques qui sont comme autant de figures mentales imposées. Mais le problème avec le fascisme au théâtre, c’est qu’on n’est jamais très loin de la fascination, ni de la démonstration didactique de ce qu’est le mal. On ne sait pas vraiment où veut en venir Christian Ubl, mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne tombe ni tout à fait dans un excès, ni tout à fait dans l’autre. Le résultat est très curieux et laisse un sentiment ambivalent.

 

Par exemple, dans la première partie, l’unité du groupe est constamment traversée par des chorégraphies individuelles. Mais ces corps détachés ne se départissent jamais de l’esthétique générale, si bien que la qualité de l’ensemble n’est jamais remise en cause. Elles provoquent un léger tremblement de l’image, comme une nausée causée par le roulis dans la belle unité d’un paysage maritime. C’est comme si l’image la plus connue du fascisme, les faisceaux qui entourent la hache, devenait vivante et que les faisceaux individuels qui composent l’unité du groupe redevenaient libres de s’exprimer. Libres, ils le sont, oui, mais par leur seule énergie, si bien qu’ils font avancer l’objectif aveugle plus sûrement encore que s’ils se tenaient tranquilles. Car on lit dans cette chorégraphie et dans cette débauche d’énergie, un plaisir évident. Et ce plaisir peut nous prendre dans notre vie, que nous le voulions ou non, à intervalles réguliers. Qui a vibré à l’unisson avec le public dans une arène sportive saura de quoi je parle. La force du groupe, de la tribu, renverse tout. Très peu sont ceux qui peuvent garder une individualité dans ce mouvement de masse, et d’ailleurs, dans ce contexte, qui en a envie ?

 

La chorégraphie développe jusqu’à ses dernières possibilités ce mélange de liberté vibrante au milieu de l’unité physique des corps. Cette unité n’est jamais remise en cause, même si elle mise en question. La différence entre ces deux notions est de taille et constitue peut-être l’intérêt principal de cette chorégraphie. Tout concourt à cette impression : les musiciens jouent « live » une partition techno, les interprètes dansent avec les drapeaux dans un simulacre de cérémonie sportive. Les drapeaux bien nets, les corps élancés et les costumes de ces cérémonies, constituent, comme chacun sait, l’étalon du mauvais goût et du kitsch, un modèle indépassable. Ce modèle, les interprètes s’en amusent. Et s’ils sont forcés de s’amuser dans ce cadre, force est de constater qu’ils s’y amusent vraiment. En nous livrant cette ambivalence, peut-être Christian Ubl met-il le doigt sur un ressort vraiment très intéressant de la psychologie d’une société. C’est faux, c’est artificiel, mais ça marche parce que quelque chose en nous a profondément envie que ça marche. Il n’y a pas de dénonciation, l’hymne à la joie, même déviant et inquiétant, est chanté avec une joie véritable, comme aveuglée.

 

Même la magie, qui est de nos jours cantonnée très souvent aux théâtre spécialisés refait surface. Les drapeaux se métamorphosent, leurs faces se noircissent, l’un se retrouve transformé en costume traditionnel africain. Mais cette magie passe sans qu’on se demande forcément comment elle a pu se faire. L’énergie est telle que l’on en oublie la machinerie et que l’illusion est rendue à sa fonction primaire : la fascination. Ce faisant, Christian Ubl montre un mécanisme implacable du spectacle, celui de nous ôter, par la force de l’image, le désir et la curiosité. Le fascisme est un spectacle total, qui se suffit à lui-même, c’est une illusion faite réelle, l’image d’un Dieu devant lequel on se prosterne.

 

Cette chorégraphie est très intéressante, car elle donne au public des impressions subtiles et parfois inconnues venues d’une autre culture (Christian Ubl est autrichien). Et si l’on ne parvient pas à tout saisir de ses ressorts intérieurs, de ses élans et de ses images, cette culture éclaire en nous un masque grimaçant. Et cette grimace, pour le moment, n’est pas menaçante. Elle nous ravit et elle nous fait rire comme un gentil monstre de dessin animé. Pour le moment, oui.

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