Dom Juan

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  • Date En tournée
  • MISE EN SCÈNE GUILLAUME DOUCET
  • AVEC PHILIPPE BODET, ELIOS NOËL, GAËLLE HÉRAUT, BORIS SIRDEY, NICOLAS RICHARD, FRANÇOIS-XAVIER PHAN, BÉRANGÈRE NOTTA ET YANN LEFEIVRE
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Tournée en Bretagne jusqu’au 10 avril pour les bretons expatriés à Paris que je sais nombreux, et tous les curieux bien sur.

 

Guillaume Doucet est un jeune metteur en scène de 31 ans. De ceux qui se penchent encore du haut du balcon pour jeter un regard inquiet sur le public qui s’installe, cherchant impassiblement entre l’impatience du 20h30 pétante et la retenue, à faire perdurer la petite joie propre aux débuts de spectacle.

 

Guillaume Doucet peut s’estimer heureux. Formé à l’école du Théâtre national de Bretagne sous la direction de Stanislas Nordey, il fonde en 2007 le groupe Vertigo avec qui il s’empare de textes contemporains vifs – Martin Crimp, Sylvain Levey pour ne citer qu’eux. La pièce cinglante de Nick Gill, Mirror Teeth, est l’objet d’une précédente mise en scène noire et néanmoins pleine d’humour. A l’instar du Dom Juan dont il est question ici, c’est dans un premier temps la scénographie qui avait marqué le spectateur : un salon d’un blanc médical, espace surfait en adéquation avec l’apparence sans reproches de cette famille américaine sortie d’une sitcom – dont le père vend des armes, et ce n’est qu’un exemple illustrant le cynisme royal de l’auteur. L’espace est autrement appréciable par les contrastes qu’il créé. Le salon anguleux et stricte coupe ses façades à la hauteur de la taille des personnage, si bien qu’ils y accèdent par des escaliers, comme rentrant dans une piscine de vicissitude, et que le noir du plateau, entourant cet espace éclatant, n’en est que plus profond et happant.

 

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Retour à notre Molière. Pour ce Dom Juan, donc, la démarche est à peu prêt la même, qu’il soit question de scénographie à l’image de la figure prépondérante ou bien d’incroyables contrastes qui magnifient les tableaux. Guillaume Doucet évoque un Dom Juan rock qui se pose comme réponse à l’évidente contemporanéité du texte de Molière. Pourquoi donc ? Parce que passé entre les mains du groupe Vertigo et aux yeux du spectateur de ce mercredi 11 mars, Dom Juan est un consommateur. Un dandy moderne comme un autre (ne cesse-t-il pas de le répéter ?) que la société pousse à se saisir de son plaisir à la moindre occasion, et dont il est le seul, à la manière d’un certain Alceste, à ne pas se dédouaner. De cette idée au fort goût de lucidité découle un personnage aux allures d’Iggy pop, ridicule chevelure blonde, fourrure XXL, pantalons en python, chemises ouvertes et santiags. Aussi, comme pour opérer une rare fusion entre l’espace et cette figure désirante et détestable on ne peut plus actuelle, navigue-t-on à travers des univers marqués de post modernité. Nous découvrons ainsi sous le rideau un lieu balnéaire délimité par un grand mur flanqué de l’immense logo Coca-cola, palmiers en toc et transat Ikéa, pour une scène de drague embarrassante aux midinettes bikini et talons, baskets Adidas et lunettes Carrera. Une automobile de collection au bleu frappant qui fait face au plateau, dans laquelle Sganarelle et Dom Juan prennent l’apparence des protagonistes de Wayne’s World. Un sauna dans lequel se pressent trois poules dévêtues et où l’on déguste des huitres et du vin blanc avec Monsieur Dimanche. Mais toujours, derrière ces tableaux édulcorés aux décors mobiles coupés à hauteur d’homme, un noir profond qui laisse la pensée travailler et aspire le spectateur parfois essoufflé par la langue.

 

La prestation de Philippe Bodet en Dom Juan est à saluer. Son jeu comme son physique ne sont pas sans faire penser à l’acteur Bill Nighy (Good morning England, Love Actually, Shaun of the dead), héritier d’un humour britannique à la Monty Python, dont les gestes maladroits de ce corps trop élancé sont les bons accords pour un rire assuré. Guillaume Doucet parvient à donner de Dom Juan une lecture agréable, fluide et libérée, sans céder au spectateur aucun sentiment d’attache aux personnages, car ils sont tous sous l’emprise d’un certain mal du siècle – le XXIème ou encore le XVIIème, celui qui touche l’humain à toutes les époques – qui les caractérise par leur manque d’altruisme, un égoïsme sincère et un dangereux penchant pour, il faut le dire, la connerie. De fait nous ne sommes ici en aucun cas du côté de l’illusion, plutôt en plein dans la raison. Bien que les deux notions ne s’opposent pas systématiquement, les changements à vue, l’agressivité des images empruntes de « californisme » et la force du ridicule qui domine les situations produisent un recul salvateur du côté du public, heureusement délivré d’une morale « anti-aristo » propre à Molière. Ici tout le monde est tendrement fautif, de la scène à la salle, souvent indissociables. L’ensemble volontairement clinquant et grinçant connaît ainsi son apogée à la scène finale. La mort de Dom Juan, à la suite de son faux repentir adressé à son père, survient lors du mariage gris dans une église aux atours minimalistes : croix lumineuse suspendue, autel marche-pied, bancs d’écoles. La magie est entière lorsqu’inopinément s’ouvre entièrement le dos de la scène, découvrant ainsi l’extérieur du théâtre, butte d’herbe et parking, laissant ainsi l’occasion aux deux compères de s’en aller du plateau par le fond – la beauté en est saisissante – puis finalement faire demi-tour. C’est l’obstination de chacun qui mène à la tragédie finale, celle où Dom Juan ne meurt pas de l’épée du spectre mais d’un coup de pied donnée par une « spectatrice » à ses parties intimes.

 

Au sein d’un système sclérosé où le désir de consommation individuel est moteur, la vacuité des pensées de conquête des personnages de Dom Juan sonnent ici comme un appel à la raison. En ôtant quelque peu à la figure centrale sa singularité de séducteur déraisonné et en signifiant le joug du désir sur cette figure davantage libérale que libertine, Guillaume Doucet dénonce habilement des déviances communes, sans colère ni scrupule, avec humour et amour du jeu.

 

Fédelm Cheguillaume

 

Crédit photos : Caroline Ablain

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