Homériade

La Loge

  • Date Du 11 au 13 mars 2015

L’Homériade de Dimitris Dimitriadis est un texte poétique qui questionne la notion d’identité à travers le mythe du retour d’Ulysse à Ithaque. Le « je » d’Ulysse, vibre à travers l’interprète qui peut alors s’interroger sur sa propre présence au monde. Et le « je » qui le traverse est multiple et complexe : Du « je » héroïque, on passe au « je » de la terre, Ithaque. Puis c’est le « je » de l’auteur, Homère, qui surgit. Et cette dernière parole met à nu l’écriture même. La voix se fait intime, dévoilant un être, sa fragilité et sa vérité. Si les deux premières parties du spectacle peinent à convaincre, le troisième monologue crée, en revanche, une véritable déflagration poétique qui fait bien mieux que sauver la soirée.

 

Le dispositif qui s’offre à notre regard dés l’entrée dans la salle annonce la couleur. Deux baffles fièrement posées comme des colonnes doriques entourent le micro de l’orateur ; l’interprète s’échauffe en chantonnant: Nous allons assister à un spectacle de poésie, c’est à dire à une lecture améliorée.

 

Et c’est en effet ce qui se déroule dans un premier temps : une voix douce, charmeuse, nous emmène à travers un beau texte. Le ton poétique colle à l’idée de poésie, sans contraste. Les choix d’interprétation peinent à se faire comprendre. Tantôt parole directe, tantôt parole évocatrice, tantôt jeu d’acteur affirmé, on ne sait sur quel pied danser le sirtaki. On se laisse bercer, et l’interprète est véritablement présent, mais cela ne suffit pas à retenir l’écoute qui peu à peu s’envole, rappelée régulièrement à l’ordre par le regard que le comédien pose sur nous. On n’ose pas ne pas être avec lui, et le temps s’étire. Les courtes vidéos annoncent les parties, « Ulysse », « Ithaque ». Par leur régularité et leurs fonctions attendues de titre, elles cassent toute surprise en nous mettant en lumière des rouages dramaturgiques déjà fort visibles. Et elles contribuent à construire une atmosphère désinvestie.

 

À la fin le comédien rejoint le public, laissant la terre d’Ithaque à sa désolation et les spectateurs à leurs rêves absents. Et la déflagration se produit.

 

Le comédien, tout dégoulinant du sang de théâtre de son précédent monologue continue de parler, et enchaîne avec la troisième partie du texte : « Homère ». La surprise est totale et la parole intime qui a pu se faufiler par la fenêtre du réel se fait ravageuse. Le « je » n’est plus celui du texte, c’est celui du comédien. En allant plus loin, on pourrait même dire que c’est le « je » de son humanité qui touche tous les « je » présents dans la salle. Le choix est ici clair et net, et la parole ne dévie jamais. Le texte se fait entendre pour la première fois, limpide, fragile, entier. Il touche notre rapport à l’identité, à nos guerres intérieures. Notre « je » se voit relié à la voix du comédien et le son nous emporte. La parole s’étire et demeure passionnante, elle se fait réelle sur les ruines du théâtre. Le message est clair, bouleversant, c’est un chant humain qui surgit des identités détruites. Les fausses idoles sont à terre, le monde change, seule la voix humaine demeure. La proposition est d’une très grande beauté et d’un courage indéniable. Le comédien s’offre même le luxe de re-convoquer le théâtre une dernière fois, et fait surgir autour de lui les vidéos et les sons autour de sa présence. Le « je » construit sa propre identité avec les matériaux du récit. La source principale, la voix humaine, est retrouvée : le théâtre peut renaître.

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