Tartuffe ou l’Imposteur

Théâtre de la Commune

  • Date Du 10 au 29 mars 2015

Aussi fine que comique, la mise en scène de Benoît Lambert, sans pour autant révolutionner l’interprétation de ce classique, présente un Tartuffe de grande qualité.

 

De toutes les pièces de Molière, Tartuffe est probablement celle qui a le plus contribué à ériger son auteur en héros du roman national, victime de l’intolérance et du fanatisme. La pièce n’a en effet été que trop souvent lue comme une dénonciation de l’hypocrisie dévote, faisant ainsi de Molière un précurseur de l’anticléricalisme si cher à la IIIe République. C’est contre cette interprétation traditionnelle que s’inscrivent fréquemment les mises en scène contemporaines de la pièce (à l’exception notable de celle d’Ariane Mnouchkine, qui la transposa dans le cadre de l’intégrisme musulman), avec le souci de redonner à la relation entre Orgon et Tartuffe toute son ambivalence. Tartuffe s’avère en effet un manipulateur beaucoup moins habile qu’il n’y paraît, puisque, après tout, la quasi-totalité des personnages n’a aucune difficulté à le démasquer, et la relative réussite de son entreprise doit beaucoup plus à la crédulité volontaire d’Orgon, qui refuse de voir ce qui est pourtant si évident aux yeux des autres, qu’à la perfidie du faux dévot. Tout le problème consiste alors à tenter d’éclaircir la nature de cet étrange couple, et il n’est pas certain que cette mise scène soit véritablement parvenue à relever un tel défi, si tant est que cela soit possible.

 

Telle paraît en tout cas avoir été la louable ambition de Benoît Lambert, dont la version de Tartuffe semble se rapprocher par certains aspects de la mise en scène que Stéphane Braunschweig avait présentée en 2008 : sa lecture s’attache à révéler toute la modernité de la pièce, qui s’apparente alors au diagnostic d’une société en crise de valeurs. Orgon (Marc Berman) devient ainsi un notable que certains de ses agissements passés, comme en témoigne la sulfureuse cassette, empêcheraient d’avoir la conscience tranquille. Tartuffe (Emmanuel Vérité, excellent) est le jeune premier, alternant de faux airs d’Alain Delon, période Le Samouraï, et des accès de joie puérile, qui vient lui fournir l’illusion d’une rémission, et saisit au passage, en se conformant aux fantasmes que tous projettent sur sa personne, l’occasion d’avancer ses propres intérêts. L’attachement, aussi ridicule que dangereux, d’Orgon à son égard sert de catalyseur aux tensions amoureuses, familiales, et générationnelles qui animent la maisonnée, tandis que la pétulante Dorine (Martine Schambacher) s’efforce tant bien que mal de colmater les brèches.

Tartuffe ou l'imposteur (avec de gauche Ö droite M. Schambacher, E. Grebot, A. Reinhorn, A. Cuisenier et C. Roy)∏ Vincent Arbelet (11)

Cette mise en scène met avant tout l’accent sur l’aspect comique de la pièce, qu’elle renforce habilement par une scénographie intelligente et discrète. Le rôle de Dorine est superbement mis en valeur, le bons sens du personnage lui permettant de renvoyer sans cesse aux autres l’image de leurs ridicules. Si le rythme de la représentation est cependant un peu poussif au commencement, et ce malgré les possibilités qu’offre la scène d’ouverture, la machine dramatique semble heureusement s’emballer de scène en scène, les changements de décor – à vue – se faisant de plus en plus frénétiquement, jusqu’à l’intervention royale qui clôt la pièce. Cette scène devient un épisode des plus délirants : l’exempt du Roi s’amuse à prendre des airs d’ange rédempteur, devant lequel tous se prosternent en chœur, rétablissant enfin l’Ordre social par la mise aux fers de l’Imposteur. Les rires sont donc nombreux dans la salle, et c’est déjà beaucoup pour une mise en scène qui choisit de respecter scrupuleusement la versification de Molière.

 

Reste que Marc Berman (Orgon) semble tellement à son aise dans le rôle du pater familias intraitable qu’il peine à trouver un registre adéquat pour exprimer la trouble adoration que suscite Tartuffe chez son personnage, ce qui nuit quelque peu à l’intensité globale du spectacle, ainsi qu’à la profondeur de la lecture qu’il propose de ce canon du répertoire. On pourra donc passer son chemin si c’est une grande et neuve ré-interprétation de la pièce que l’on cherche, mais, cette regrettable faiblesse exceptée, on se contentera très volontiers d’une mise en scène aussi honnête que celle-ci.

 

Crédit-photo : V. Arbelethd

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