En attendant Godot

Théâtre de l'Aquarium

  • Date Du 3 au 29 mars
  • De Samuel Beckett
  • Mise en scène Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet
  • Avec Fargass Assandé, Marcel Bozonnet, Michel Bohiri, Jean Lambert-wild et Lyn Thibault
© Tristan Jeanne-Valès

JPEG - 1.4 Mo
En attendant Godot © Tristan Jeanne-Valès
JPEG - 1.4 Mo
En attendant Godot © Tristan Jeanne-Valès

Dans sa note d’intention, Jean Lambert-wild précise, affirme et même assure au spectateur que « le texte sera respecté dans son intégralité, sans ajout, ni retrait ». Pourtant, notre manteau a peine remis sur les épaules, le soupçon s’empare de nous. Le metteur en scène ne nous aurait-il pas menti ? N’a-t-il pas opéré quelques changements de vocabulaire ? Quelques accentuations linguistiques ici et là ? Car l’impression d’avoir complètement redécouvert le chef-d’oeuvre beckettien nous est tenace. Autrement dit, le pari est ici brillamment relevé !

 

Montée en mars 2014 à la Comédie de Caen, cette création, qui finit sa tournée française au Théâtre de l’Aquarium, compte trois metteurs en scène pour le prix d’un : Jean Lambert-wild, que nous venons de citer, mais aussi Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet. D’une telle configuration, le public pouvait légitimement craindre une proposition melting-pot, où les idées scéniques se succèderaient les unes derrière les autres. Heureusement, il n’en est rien. Cette collaboration en triumvirat échappe avec délice aux jeux des égos pour nous livrer une mise en scène simple, à la fois légère et intense. En somme, les adjectifs qui définissent la langue du Samuel Beckett d’En attendant Godot.

 

1948. Aux lendemains d’une guerre durant laquelle l’humanité s’est pervertie, le théâtre de l’absurde prend son essor pour mieux refléter celle de la condition humaine. Avec ses deux anti-héros, Vladimir et Estragon, l’auteur irlandais s’attaqua de front à la profonde désillusion qui gagne son époque. Une caractéristique que ne fuit pas le trio de metteurs en scène. Bien au contraire ! Ils s’y attèlent avec férocité mais en prenant pour décor, notre monde actuel. Didi et Gogo, ces deux vagabonds qui attendent au pied d’un arbre, – un arbrisseau ?, que Godot vienne les délivrer de leurs conditions, sont interprétés par un duo de comédiens ivoiriens. Fargass Assené et Michel Bohiri offrent au burlesque toute son impalpable magie.

 

Métaphores de l’Afrique, ils sont les représentants de ces migrants en quête d’un ailleurs plus secourable, un Godot paradisiaque. Et les questionnements habituels des deux compères « Sommes-nous au bon endroit ? », « Viendra-t-il ? », « Ne sommes-nous pas déjà venus hier ? » offrent désormais une résonance particulière. L’attente interminable d’un papier, d’une dernière validation, de l’aval de tel représentant pour que le dossier d’immigration (ou autre ?) soit ratifié transparaît dans celle de notre duo, qui reviendra chaque soir au pied de l’arbre attendre leur bienfaiteur. Au plateau, le dramaturge a choisi de ne représenter que deux jours, découpés en Acte 1 et Acte 2, sans scène. Deux jours où Vladimir et Estragon tentent de rompre avec l’ennui. Deux jours qui laissent présager une inertie éternelle, un cercle vicieux sans fin dans lequel Didi et Gogo croiseront toujours et au même moment du jour, deux fieffés trublions : divertissements de la journée, selon Vladimir.

 

En miroir se dessine le couple maître-esclave Pozzo et Lucky, représenté en clown Auguste et clown blanc. Grimé de blanc du visage aux cheveux, pieds et mains noircies par la crasse et le dur labeur, Lucky (Jean Lambert-wild) suscite les sentiments contradictoires liés à l’effroi: la fascination et la répulsion. Doté d’un pyjama rayé et d’un petit chapeau melon rouge, il se meut en fonction de la longue corde qui enchaîne son cou aux mains puissantes de son propriétaire. Ce Pozzo-là (Marcel Bozonnet), avec ses grands airs d’homme assuré et son attitude paternaliste oscille entre une folie raisonnable et une raison folle. Enjoué, cruel, rêveur, il passe d’un état à l’autre sans transition aucune.

bda7b4dc647ff623e1fd2e14e1971d3d

Pourtant, ce serait une erreur que de mettre en opposition pure et simple cette représentation de l’Afrique et celle plus large de l’Occident, sur le rapport dominés-dominants. Qu’il s’agisse de Vladimir-Estragon ou de Pozzo-Lucky, ces deux duos sont des apatrides pour l’un, des marginaux au ban de la société pour l’autre. Tous excommuniés. La mise en scène déploie des êtres en transhumance. Malgré l’immobilisme de l’action, les personnages parcourent, traversent cette scène de long en large, mais à l’image de Lucky, toujours rattachés à un point d’ancrage invisible, une longue chaîne les retient vers l’arrière, leur passé, leur condition. Sur le plateau nu du début de représentation, un léger sillon en zigzag paraît indiquer une possible voie à suivre. Mais au fur et à mesure des pérégrinations dramatiques, ce dernier s’efface et semble condamner Didi et Gogo à l’immobilisme. C’est la tragédie humaine que le spectateur retrouve dans cette immobilité de fin de représentation.

 

VLADIMIR

Alors, on y va ?

 

ESTRAGON

Allons-y.

 

Photographies : © Tristan Jeanne-Valès

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *