Les lieux du théâtre : La Loge

Un matin comme les autres, le Souffleur surfe sur le net. Et là stupeur, La Loge annonce sur son site et sa page Facebook : Risque de fermeture ! En cause ? Un déficit de 40 000€ qui questionne la survie de ce petit (en taille !) haut (en action !) lieu de la jeune création. Partenaire depuis trois ans, le Souffleur est allé toquer à la porte de ce théâtre atypique dans le paysage contemporain.

 

Situé dans le 11e arrondissement de Paris, entre Charonne et Voltaire, La Loge est difficilement repérable pour les non-initiés. Seul un petit panneau en indique l’accès par une cour d’immeuble. Entrée improbable mais qui, il faut l’avouer, a son charme. Avec ses étages tout en baies vitrées et son monte-charge, le 77 rue de Charonne sait séduire les artistes, peintres, sculpteurs… et les théâtreux ! Car au pied de ce bâtiment en U se trouve la Loge. Toute de jaune peinturlurée, elle est un véritable rayon de soleil dans ces cages d’escaliers brunes. Et un souffle nouveau pour les jeunes compagnies, sans structure où jouer en sortie d’école.

 

A la Loge du 11e, fille d’une première Loge dans le 9e arrondissement, ont été accueillis 180 compagnies, 300 spectacles dont plus de 80% de nouvelles créations et 460 groupes musicaux. Lieu d’émergence, la Loge a vu certains artistes, aujourd’hui reconnus, faire leurs premiers pas sur scène, avec en musique Christine and the Queens et en théâtre Julie Duclos. Sont aussi souvent cités Fauve, GiedRé, Laurent Bazin, Das Plateau… Alors la fin programmée de la Loge, il y a de quoi faire grincer des dents. Les jeunes compagnies de réagir : « Où aurait-on créé notre spectacle s’ils n’avaient pas été là ? ». Les programmateurs d’affirmer: « Où irions-nous repérer ceux qui vont jouer demain chez nous si La Loge n’est plus là ? ». Sombre horizon.

 

Loin d’être résignés, Alice Vivier et Lucas Bonnifait, les fondateurs et co-directeurs de La Loge, se disent combattifs depuis ce fameux communiqué de presse du 11 février. « Nous  sommes remplis d’espoir et d’optimisme, affirment-ils sourires aux lèvres. Si nous étions raccord avec la réalité, nous ne serions même pas là pour en parler, de fait ». Les marques de soutien continuent de pleuvoir par téléphone, mails, communiqués; qu’elles émanent des spectateurs, des artistes ou d’autres structures. Alice Vivier cite volontiers le texte de Pascal Rambert, directeur du Théâtre de Gennevilliers, pour montrer le champ des possibles artistiques de La Loge.

 

« Comment montrer son travail quand on a pas d’argent qu’on est 15 sur le plateau ( et que les 15 sont nécessaires : parce que c’est le projet ) que personne ne connaît votre nom que personne n’a jamais entendu parler de vous que vous avez moins de 30 ans et que si vous ne faites pas ce projet vous pourriez en mourrir de chagrin : il y a un lieu comme ça pour que rien ne soit mort ce lieu c’est La Loge. »

 

A l’heure où nous écrivons ce texte, la campagne de levée de fonds a récolté 12139€ de la part des particuliers, soit un quart de la dette contractée. Et si les rendez-vous avec les collectivités peinent à venir, le duo fondateur s’accroche malgré tout. Hormis la ville de Paris, seul partenaire du lieu, La Loge ne perçoit aucune subvention. Privé, ce théâtre s’est lancé dans l’arène ‘’entrepreneuriale’’ avec pour seul capital financier, un crédit. Pari risqué, mais réussi. Alors pourquoi après cinq années de bons et loyaux services, la Loge devrait-elle de rendre son tablier ?

 

Photos Frederic Jessua

Alice nous répond: « Ce sont les deux particularités de notre fonctionnement qui font que l’économie du lieu est fragile ». Soit un partage de recettes à 50/50 sans minimum garanti, ni location de salle et une esthétique d’accueil et d’accompagnement des troupes qui s’apparente plus à celle du public que du privé. La Loge ne vit que à 75% grâce à ses recettes. Un dernier aspect entre en ligne de mire dans ce naufrage économique programmé : la légitimité du lieu. Désormais reconnu par le milieu et la presse, la Loge est devenue si visible qu’elle se doit d’assumer des coûts liés à la densification de l’activité et un investissement accru de l’équipe. Une équipe qui ne compte qu’un seul CDI, une bonne moitié de mi-temps et deux directeurs bénévole ou intermittent du spectacle. « Il y a un gouffre entre la visibilité, la légitimité et la reconnaissance que nous avons et notre situation financière », avoue Alice.

 

Les demandes de permanence artistique et culturelle, une aide au fonctionnement, déposées à la région Ile-de-France sont toutes restées sans réponse. Un rejet qui a le don d’agacer Alice et Lucas, quand on sait qu’il s’agit, à peu de choses près, de la somme déficitaire actuelle. Avoir une organisation et des idéologies dignes des institutions publiques tout en restant financièrement dans la sphère privée, voici le paradoxe difficile à tenir de la Loge. « Dernièrement, nous avons été au milieu de conflits politiques qui nous dépassaient. Tel élu par rapport à tel autre, telle organisation…, soupire Lucas. Nous avons toujours dit que nous ne voulions pas nous positionner politiquement. Ca ne veut pas dire que ce qui se passe ici n’est pas politique. C’est toute la nuance que nous défendons, car notre façon de fonctionner et de penser est forcément politique. »

 

Alors, La Loge, une utopie ? Plutôt un vaudeville, dirait Alice dans un éclat de rire. C’est vrai qu’ici, c’est aussi minuscule qu’une loge mais avec ce côté grande famille en plus, où chacun entre et sort de tous les côtés. Au moins, une dizaine de personnes se sont succédés dans ce ballet improvisé durant notre interview. « La Loge est un peu particulière, on le répète toujours. Ici, tu prends le balais et tu nettoies après ton passage. Ce qui est chouette, c’est que chacun s’adapte à ce côté associatif », argumente Lucas. Mais avec un accompagnement professionnel. Chaque année, les cinquante compagnies qui arrivent dans ces murs ne sont pas là pour faire un « spectacle en mode kermès », ironise Lucas. La Loge les accompagne sur la structure et l’administration, ainsi que la communication afin que leur spectacle puisse tourner après leur passage. Une transmission et des conseils, voici la marque de fabrique du lieu.

 

photo cour kris

Niveau programmation, la répartition théâtre/musique, auparavant équitable, a quelque peu bougé depuis le rattachement aux Trois Baudets, une salle de concerts dans le 18e arrondissement. Depuis 2013, du mardi au vendredi, à 19h et 21h sont programmés des spectacles tandis que certains lundis et samedis sont consacrés aux concerts. Un rythme intense à tenir. « Par jour, je reçois dix mails de compagnies qui souhaitent jouer à La Loge, nous explique Lucas. En particulier, à cette période de l’année où nous élaborons la prochaine programmation. Certains directeurs disent que c’est un véritable cauchemar. Ce n’est pas supportable d’entendre ça. C’est notre boulot. Il faut dire aux compagnies d’harceler les directeurs ».

 

Surtout que ces deux-là sont plutôt conciliants avec les troupes qu’ils accueillent. Des dates à décaler au dernier moment, des représentations allongées à 10 soirs au lieu des 4 ou 8 habituels pour faciliter les demandes de subventions auprès de la DRAC ou d’Arcadie, des programmations sur maquettes seulement. « Concrètement, nous sommes déjà dans la saison prochaine, complète Alice. Nous nous projetons. Si ce n’est pas à La Loge, ce sera ailleurs. Ceux qui vont être pénalisés par la fermeture, ce sera moins nous que les compagnies. Même si le paysage va s’amoindrir, même si c’est triste de penser à ça, nous continuerons de nous battre ».

 

Déterminés et plein de projets, une boîte de production est en cours de montage, les deux directeurs semblent avoir l’avenir devant eux. « Nous sommes jeunes, on n’a que trente ans » assène Alice. Avec une telle vitalité et une telle rage de vaincre, ce couple de boulimiques devrait arriver à ses fins pour la création théâtrale. Débordés ? « Oh ça va, y en a bien qui sont ministres », tempère Alicie, qui décidément a toujours le bon mot pour vous remonter le moral. Et à Lucas, plus pondéré, le mot de la fin : « Si on le vivait mal, nous n’aurions pas ce discours. Malgré tout ça, on aime ! ».

 

Crédit photos : Frederic Jessua et Kris Macotta

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