Na Esquina

L'Académie Fratellini

  • Date Du 5 au 8 mars 2015

Le Nouveau Cirque est un mouvement qui a pour ambition de rénover les arts du cirque, en les détournant de la simple performance au profit du récit et de la sensibilité artistique. Le Cirque Plume, bien connu, en est un des représentants les plus flamboyants. Mais depuis cette première tentative, d’autres troupes émergent, qui étoffent peu à peu l’histoire de ce jeune mouvement et commencent à en dessiner des lignes fortes. Na Esquina est le spectacle d’une toute nouvelle troupe brésilienne, dont les membres se sont connus durant l’enfance. Ce premier spectacle donne à voir un esprit de groupe, le récit d’une amitié et d’une tendresse partagées. Cette chaleur humaine, attisée peu à peu dans le foyer de la répétition se cristallisera en spectacle.

 

Le cirque est un art qui nécessite une confiance absolue entre les partenaires de jeu. Si le cirque que nous connaissions jusqu’alors avait pour horizon la performance, le danger des corps, leur beauté fragile, le cirque nouveau a lui pour tendance une certaine idéalisation des rapports humains. C’est la confiance, et non la performance, qui est devenue le centre des spectacles. On y raconte la fragilité et la solidité du groupe face au danger. Le frisson dans l’échine des spectateurs se fait plus doux. Pour le dire autrement : le danger est moindre, mais les interprètes sont plus proches de nous, en présence et en empathie.

 

Na Esquina prend pour centre la sensation du groupe et de ses interprètes. Et ceux-ci ne forcent pas le trait, ils n’ont pas les facilités grimacières ou la maladresse d’autres circassiens, lorsqu’ils sont pris dans une idée fausse du théâtre. Ils n’interprètent pas, ils sont. Ils nous donnent à voir leur histoire, leur groupe, leur amitié et nous la font partager en toute simplicité, tendresse et humour. Ils répètent leurs gestes, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois. On sourit avec eux, on s’attache à leurs personnalités, données à voir patiemment, au compte goutte. On prend peu à peu part à leur histoire, presque invités dans leur cercle, tellement la frontière entre la piste et les spectateurs est ici estompée. Il y a un pilier, un drôle, un tendre, une amoureuse, une farouche. C’est leur personnalité que l’on voit, esquissée et tempérée. Idéalisée ? Peut-être, mais ça fait du bien cette douceur, et elle ne dure qu’une heure, alors pourquoi ne pas en profiter ?

 

Quand nous sommes finalement installés autour du foyer, réchauffés et en empathie, le spectacle peut commencer. Les interprètes changent leurs vêtements qui se font rouge feu. Le foyer se transforme alors en brasier. Les gestes de la répétition se cristallisent, atteignent leur point d’acmé. Et le lent rapprochement opéré nous permet de pleinement les suivre dans leur vol poétique, nettoyés que nous sommes de l’obsession du danger.

 

Le spectacle est réussi, tant dans sa dramaturgie que dans son interprétation. Cependant, à la fin du spectacle, une question me taraudait : où iront ses interprètes lorsqu’ils auront épuisés tous les ressorts de la douceur ? Pourront-ils faire pour toujours l’économie d’un monde rendu à sa violence et à son Histoire ? Je serai pour ma part enthousiasmé et curieux de les voir utiliser leurs fascinantes aptitudes corporelles au profit d’autres récits, plus puissants et plus dangereux. Je voudrais les voir passer d’un Gadjo Dilo idéalisé à un Shakespeare réel.

 

Pour les lusophones, la critique rédigée par notre Davi Juca préféré do Brasil est ici.

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