Le Citizens Theatre de Glasgow

Autres théâtres

  • Date Du 12/02/15 au 7/03/15
citizens-theatre

Quand on demande son chemin pour se rendre dans le quartier des Gorbals, à Glasgow, un samedi soir, on nous observe d’abord avec des yeux tout ronds. « Voulez-vous vraiment vous rendre aux Gorbals, seule, en pleine nuit? »  On hoche de la tête, et c’est parti. Une fois le Union Canal traversé, on gagne la partie sud de la ville pour battre le pavé d’un quartier légendaire de l’histoire du théâtre écossais.

 

On ne peut se rendre au Citizen Theatre pour voir les Slab Boys de John Byrne sans prendre le temps de revenir en arrière. C’est dans les années 1930 qu’un mouvement théâtral naît de la classe ouvrière de Glasgow et prend racine dans le quartier populaire des Gorbals. En 1937, des travailleurs du réseau des voies ferrées qui ont du goût pour le théâtre créent le « Glasgow Unity Theatre » : un théâtre conduit et organisé par et pour les habitants de Glasgow. Quelle est leur aspiration ? Faire du « Vrai Théâtre » : un théâtre collectif représentatif des citoyens de la classe populaire de la ville. « Pas de stars, seulement des co-travailleurs qui coopèrent en tant que collectif »[1] En 1946, Robert McLeish écrit The Gorbals Story qui est une épopée des habitants de ce quartier. Le spectacle fait salle comble auprès d’un public populaire. Les spectateurs trouvent enfin un moyen d’expression public dans lequel leur parole est représentée. La compagnie s’éteint en 1951 faute de moyens financiers. Cependant, elle laisse la marque de son engagement et de sa créativité dans ce quartier à qui elle fait jouer un rôle pionnier dans l’histoire du théâtre écossais. C’est dans un tel contexte qu’en 1943, James Bridie, écrivain dramatique écossais, fonde le Citizen Theatre : un théâtre pour les citoyens de Glasgow.

 

slab boys image

 

Aller au Citizen Theatre en 2015, c’est recevoir en pleine figure un combat passé qui trouve tout son sens dans le monde présent. Lié inextricablement à son quartier, il ne suffit que de £2 pour qu’un habitant des Gorbals aille voir un spectacle du Citizen Theatre. « I am a Citizen »[2] : telle est la politique de ce lieu fidèle à son histoire. Le Citizen Theatre, c’est chez moi et c’est quelque chose auquel j’ai droit. C’est un lieu qui s’engage à produire et présenter des spectacles « saisissants, accessibles et pertinents »[3] auprès d’un public large et diversifié. Des ateliers de pratique théâtrale à caractère psycho et socioéducatifs sont organisés tout au long de l’année en direction des populations les plus fragiles et marginalisées. Le Citizen Theatre propose avant tout une aventure humaine. Il suffit d’ouvrir la brochure et de se confronter à la longue liste de toutes les personnes qui contribuent au fonctionnement de ce lieu : comptables, hôtes d’accueils, femmes de ménages, artistes, garçons de café, agents de billetterie, techniciens, administrateurs etc. Cette liste est dressée par ordre alphabétique et non par ordre hiérarchique ce qui place tout le monde à égalité.

 

Le 21 février 2015, le Citizen Theatre présente les Slab Boys de John Byrne, mis en scène par David Hayman. C’est une pièce qui dépeint la classe ouvrière de l’Ecosse industrielle des années 1950. Nous sommes à Paisley, dans une manufacture de tapis. Sur scène, une slab room : c’est le lieu dans lequel de jeunes travailleurs fabriquent les couleurs qui permettront à l’équipe des créateurs de l’entreprise d’élaborer le design des tapis. Les slab boys sont payés une misère et la valeur de leur métier n’est pas reconnue par leurs collègues diplômés et créatifs. Quand on naît slab boy, on le reste jusqu’à la fin de sa vie : c’est même précisé dans les didascalies de la pièce. Loin d’être posés en victimes, Phil et Spanky ressemblent aux Blues Brothers. Ils sont coiffés impeccablement d’une banane gominée et ont enfilé leurs chaussures compensées dernier cri. Ils portent une blouse de travail débraillée et barbouillée de peinture. C’est la blouse des derniers de la classe trop occupés à préparer un mauvais coup pour prendre soin de leurs affaires. Phil et Spanky constituent un duo infernal que l’on ne voit jamais travailler : ils tyrannisent un troisième camarade de la slab room, accostent lourdement la jeune secrétaire et se moquent en permanence d’Alan, le nouveau stagiaire fils à papa. Willie Curry, le directeur de la manufacture, fait constamment irruption dans la slab room pour remonter les bretelles de ces deux garçons insolents et rebelles. Malgré leur impertinence, il est difficile de ne pas se rendre complice des affreux jojos: les rires déployés de la salle chaque fois qu’ils jouent un mauvais tour et tournent en dérision les représentants de l’autorité en sont les témoins.

 

Les Slab Boys, c’est aussi l’histoire de l’impossible ascension sociale et du renouvellement perpétuel des classes. Phil candidate pour l’école d’art de Glasgow et rêve de devenir peintre. Ses croquis, qui sont des œuvres de John Byrne, auteur de cette pièce et artiste plasticien phare de l’Ecosse contemporaine, révèlent un artiste prometteur et plein d’avenir. Il ne sera pas reçu à l’école. Est-ce par faute de temps pour préparer ses croquis dans un contexte où il doit s’occuper de sa mère malade ? Est-ce par manque de talent ? Est-ce par manque d’encouragements de la part d’une société qui a intérêt à ce qu’il reste à sa place? Quoi qu’il en soit, Willie Currie lui rétorque « Et pour cette candidature à l’école d’art, c’est la meilleure blague que tu nous as faite jusqu’à présent. Nourrir les chiffres du chômage et boire de la piquette avec des fainéants dans un asile de sans abris, c’est la seule chose que tu es capable de faire. »[4]

 

Cependant, le rideau se ferme sur une réplique de Phil : « Penses-tu que Giotto a déjà été slab boy, Spanky ? ». La balle est désormais dans le camp du public du Citizen Theatre.

 

Equipe artistique de la pièce:

John Byrne: Auteur

David Hayman: Metteur en scène

James Allenby-Kirk: Plooky Jack Hogg

Kieran Baker: Alan Downie

Scott Fletcher: Hector McKenzie

David Hayman: Willie Curry

Sammy Hayman: Phil McCann

Kathryn Howden: Sadie

Keira Lucchesi: Lucille Bentley

Jamie Quinn: Georges « Spanky » Farrell

 

 

 

[1] Scottish People’s Theatre. Plays by Glasgow Unity Writers, Glasgow: Association for Scottish literary studies. 2008. Central Library – Edinburgh and Scottish Collection

[2] Brochure du Citizen Theatre – Janvier-Mai 2015

[3] Idem

[4]  The Slab Boys, John Byrne, Scottish Society of Playwrights, Peterson Printers, 1981, (p103)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *