Medealand

Studio Théâtre de Vitry

  • Date Du 13 au 16 février 2015
  • Texte Sara Stridsberg
  • Mise en scène Jacques Osinski
  • Dramaturgie Marie Potonet
  • Scénographie Christophe Ouvrard
  • Musique Dayan Korolic
  • Avec Caroline Chaniolleau, Grétel Delattre, Noémie Develay Ressiguier, Julien Drion, Jean-Claude Frissung, Delphine Hecquet, Maud Le Grévellec et Dayan Korolic
Medealand - Crédit photo Pierre Grosbois

Figure tragique parmi les plus connues et fascinantes de la mythologie grecque, Médée, son amour blessé et son infanticide continuent de nous interroger. Quand l’auteure suédoise Sara Stridsberg écrit Medealand*, elle choisit de revenir aujourd’hui sur le destin d’une femme et son issue fatale, inévitable. Le metteur en scène Jacques Osinski, en lecteur pointu qu’il est des écritures contemporaines, nous livre une mise en scène amoureuse de la pièce et de ses personnages, si proche du texte qu’il ne parvient peut-être pas à les faire décoller tout à fait.

 

L’univers blanc et psychiatrique dans lequel sont plongés plateau et personnages plante le décor d’une Médée qui pourrait être à nos côtés, de notre temps. « Femme âgée de vingt-sept ans, d’origine étrangère. Est arrivée dans le service après avoir tué ses deux enfants. N’a ni adresse fixe ni emploi. Plus aucun contact avec ses parents. Est sous observation dans le service en attente du procès puis de l’expulsion vers son pays d’origine ». Médée est celle qui a quitté famille et patrie pour l’amour de Jason et qui s’en mord les doigts lorsqu’elle est bafouée par lui et priée de quitter les lieux avec ses enfants. Par de nombreux allers-retours dans le récit qui sont autant de sauts dans l’espace mental de Médée, Sara Stridsberg nous propose de prendre le parti de Médée, de la suivre jusqu’à ce que se produise la tragédie. Combative et sûre de ses droits qui ne sont écrits nulle part, Médée refuse la décision du roi Créon. Sa fille, la Princesse est la nouvelle épouse de Jason, celle qui a pris sa place dans le lit de celui qu’elle ne cesse d’aimer. Alors que Maud Le Grévellec incarne une Médée électrique et sexy, Delphine Hecquet est la princesse sage et classique dont on peine à croire que Jason ait pu jeter son dévolu sur elle (si ce n’est par pur opportunisme). La fureur s’empare de Médée qui se transforme en folie déraisonnable lorsqu’elle refuse de croire que Jason ne reviendra pas à elle. Si l’on aperçoit dans cette pièce une dimension féministe, elle est subtile. À côté d’un Jason, beau gosse frêle et lâche interprété par Julien Drion, Médée est une femme qui s’est donnée avec entièreté sans la retenue prudente qui pourrait prétendument être celle d’une féministe désireuse de garder le contrôle. Elle est incapable de se défaire de cette passion qu’elle réinvestit, avec la même force, dans une colère meurtrière. Fureur et vulnérabilité naviguent côte à côté dans cet être dévasté. Le cœur « broyé », elle cherche refuge dans un hôpital psychiatrique.

 

À la merci d’une femme médecin froide et ricaneuse qui ne la comprend pas et qui refuse de lui accorder un lit, Médée parviendra à la convaincre du mal qui la ronge et qui l’effraie pour sa vie. La psychiatre, à mesure d’entendre les réflexions tout autant lucides qu’hallucinées sur l’amour et la justice, se prend d’affection pour une Médée énigmatique qui lui ouvre des sphères dont elle n’avait pas idée. C’est elle qui plus tard endossera le rôle de la déesse, figure de la fatalité et de la colère intérieure, celle qui mènera Médée à réaliser le destin que l’on connaît. Alors que la mère propose à Médée de s’incliner et d’avoir plaisir à ployer devant la décision de Jason, de l’homme, la déesse funeste l’incite à la rébellion. Dans ces dialogues fantasmés elle invective sa mère d’un « vas te faire foutre » pour embrasser et dépasser les espérances de la déesse. Sur le plateau on ne verra jamais les enfants dont elle s’est déjà éloignée. Médée ne pourra se libérer de son aliénation à Jason qu’en anéantissant la moindre parcelle d’amour la reliant à lui. Il y a de la fierté et de l’orgueil dans son caractère, mais son geste est aussi le dernier cri vital qui lui reste. Alors elle fomente la mort de la princesse qui prend feu sous le voile, cadeau de mariage d’une femme répudiée à sa remplaçante. Sara Stridsberg, du théâtre antique conserve l’interdiction de montrer la mort et écrit une scène dans laquelle Médée se délecte du récit que lui rapporte la nourrice du supplice mortel de la princesse et de son père. Alcoolisée, elle jubile. Mais la scène de corps à corps entre elle et la nourrice horrifiée est peu crédible, en plus de rendre le texte moins audible. À plusieurs reprises Jacques Osinski injecte des moments dont le réalisme cinématographique un peu « trash » ont un effet artificiel qui provoque le retrait.

 

Comme l’écho lointain du chœur antique, toute la pièce se déroule sous les yeux toujours rivés à la scène du musicien – observateur muet du drame. Sensé représenté la collectivité des citoyens, le chœur ici réduit à un seul homme nous invite à entrer individuellement dans l’histoire de Médée, à nous défaire des interdits moraux édictés par la société. Ainsi, la compréhension intime et empathique vient supplanter le jugement collectif d’actes forcément condamnables. Lorsqu’enfin l’infanticide a lieu, qui détruit Jason au plus profond, Médée est soulagée, libérée de sa condition. « Maintenant tu ne peux plus me faire de mal. Maintenant je suis libre. L’homme n’a jamais existé. L’amour n’a jamais existé ». Ni femme ni mère à présent, elle a ce discours amer sur l’obsolescence et la barbarie antidémocratique de l’amour. En transposant le mythe dans notre monde contemporain, Sara Stridsberg investit l’humanité et une certaine idée de la liberté. Si les tragédies grecques se déroulent sous des hospices divins ne laissant guère la possibilité aux personnages d’échapper à leur destin, cette Médée-là semble faire le choix de ses actes. La torture intérieure que subit sa psyché a remplacé les dieux. Les sentiments sont aux commandes, aussi violents et destructeurs que la fatalité divine.

 

* Medealand de Sara Stribsberg (traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy) est publiée aux éditions de l’Arche

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