Sauver la peau

Théâtre Ouvert

  • Date Du 26 janvier au 14 février 2015
  • Texte David Léon
  • Mise en scène Hélène Soulié
  • Scénographie Emmanuelle Debeusscher
  • Interprétation Manuel Vallade
Sauver la peau - photo de Christophe Raynaud de Lage

Pièce de l’auteur David Léon, Sauver la peau (éditions Espaces 34) donne à entendre le récit d’un éducateur démissionnaire qui, suite au suicide de son jeune frère, remet brutalement en cause les carcans familiaux et institutionnels qu’il subit et qui lui apparaissent soudainement évidents et impossibles à refouler. Hélène Soulié, qui met également en scène Un Batman dans ta tête du même auteur, s’est ici confrontée à une écriture qui sonne comme le combat d’un homme pour raconter et tenter de se sauver.

 

Seul en scène, celui qui s’emploie à nous expliquer les raisons et le chemin parcourus jusqu’à la difficile décision de quitter son poste et le « carcan institutionnel d’éducation » dont il faisait partie, fait intervenir les nombreux protagonistes de son histoire. Son frère Mathieu en premier lieu, est celui avec qui il semble entretenir un dialogue privilégié parce que conscient de son trouble et de sa fragilité. Mais aussi ses parents, cruels dans leur « effort pour rendre l’autre fou », sa sœur en proie à cette maladie de peau qu’est le psoriasis, ses petits-amis successifs, les enfants pas toujours tendres dont il s’occupait ou encore l’auteur lui-même. Il est le polyglotte à travers lequel toutes ces voix convergent. En alliant une lumière géométrique faite de rectangles lumineux comme autant d’espaces mentaux, aux yeux fuyants et révulsés d’un Manuel Vallade très juste, Hélène Soulié parvient à nous donner accès à la douleur exprimée dans le langage. Sous nos yeux l’homme dévoile son intériorité avec violence comme porté par l’impérieuse nécessité de faire le point, de dire pour ne pas tomber. Quand il ne parle plus, il s’approche des bords du plateau – vaste miroir brisé – prêt à basculer, mais chaque fois il revient pour reprendre là où il s’était arrêté. Faite de scansions, la parole est tendue, qui permet de ne pas céder à un réalisme qui serait alors pathétique pour laisser entendre les multiples voix qu’il convoque et qui le traversent. Lui qui a consacré son métier au soin et à la protection de l’enfance ne parvient plus à continuer après le suicide de son frère. Mal aimé et mal considéré par ses parents qui disent ne pas avoir mérité la maladie (schyzophrénie) qui a atteint leur fils, Mathieu représente la triste victime du carcan familial décrit par le narrateur. L’introspection à laquelle il se soumet le mènera a établir un lien étroit entre sa propre enfance et le rôle d’éducateur dont il avait la charge. Comment s’occuper des autres enfants avant d’avoir pu régler ses comptes avec sa propre enfance ? Comment ne pas reproduire sur eux la violence dont il a été sujet ? Alors il s’arrête pour prendre du recul et comprendre.

 

« Rebondir » lui dit son entourage après qu’il ait démissionné. Au lieu de soustraire à cette préoccupation, il décide de se mettre à écrire. L’écriture apparaît dès lors comme une possibilité salvatrice. Surgit de sa parole un passé qu’il semble avoir mis de côté, un passé refusé par ses parents, dans lequel il participait du mouvement transsexuel. « Le je est toujours un verre brisé » dit-il. David Léon ne semble pas adhérer à l’unicité de l’individu mais bien plutôt à la coexistence au sein du même homme d’une pluralité de directions et d’existences. Éclaté, cet homme face à nous s’essaie à recoller les morceaux, à en extraire les réseaux de sens. Comme une acceptation de cette complexité, il finira par lui-même désolidariser les éclats d’un miroir qui lentement s’est fissuré et dont nous entendions les crissements. Si le maniement de cette plaque de verre au sol et ce qu’elle représente ont pu nous sembler un peu trop lourd, nous sommes touchés par la mise à nu de cet homme qui choisit de rester là et de parler plutôt que de fuir et de se réfugier dans le silence. Sauver sa peau n’est-ce pas aussi se risquer à l’exposer ? C’est certainement à cet endroit-là que la très belle écriture de David Léon en appelle au plateau et au corps de l’acteur.

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