Berliner Mauer : Vestiges (Côté Ouest)

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du 31 janvier au 14 février 2015

Une barrière, tant idéologique que concrète, a séparé pour un temps deux critiques du Souffleur qui étaient venus voir le même spectacle. À l’occasion de la première au TGP de Berliner Mauer : Vestiges, l’un s’est retrouvé dans le Bloc Est des spectateurs, l’autre dans le Bloc Ouest. Ils en ont ramené des expériences différentes, qu’ils ont pu partager à l’occasion de leur réunification à la fin du spectacle. Une fois n’est pas coutume, deux textes critiques sont donc sortis de ces deux expériences. Voici le point de vue de l’Ouest, sa liberté, ses saucisses, ses paillettes, son Monopoly, son vide existentiel.

 

Côté Ouest, pour ceux qui ont la chance d’avoir échappé, pour de vrai, au pour de faux comique de la RDA, on a la possibilité d’assister à un spectacle grandeur nature, en direct, loin des projections que l’on devine de l’autre côté du mur.

Car ce ne sont pas des images lointaines que l’on nous donne à voir, mais le rêve américain à portée de main, qui se boit et se mange jusqu’à satiété. On se régale ainsi des interventions de John Kennedy en rock star compassionnelle, on peut toucher la robe de Nina Hagen, et à l’entracte les saucisses-bières sont de rigueur. Je mange donc je suis libre.

 

Mais l’Est attire le regard et la curiosité, car la puissance technologique et médiatique de l’Ouest s’y répercute. On aimerait bien savoir ce qu’ils pensent de notre grand spectacle. On aimerait savoir aussi ce qu’ils font de mystérieux et qui ne nous est jamais transmis, ou si peu. On entend des cris, des menaces, des rires aussi. On imagine, on fantasme, comme à l’époque, avec cette certitude un peu bête de se trouver du bon côté.

 

La mise en scène propose finalement un espace ludique, comme si on s’amusait à « jouer à la guerre froide ». On oscille constamment entre théâtre documentaire, théâtre clownesque et théâtre brechtien. Mais ces espaces, trop fragmentés, ne sont pas réellement reliés entre eux, et certains sont plus forts que d’autres. Dés que les acteurs s’amusent, quand ils parodient les grandes figures historiques par exemple, ou quand ils rendent clownesques les conférences de paix de 1945, on les suit avec enthousiasme tant on les sent jubiler, et tant cette grandiloquence colle avec le ridicule abyssal de la situation. Mais dés que le discours se veut sérieux et profond, on est tenté de décrocher car on assiste soudain à un théâtre classique et compassé, qui ne sort pas de lui-même ou qui ne va pas encore assez loin.

 

L’une des trouvailles les plus intéressantes de cette mise en scène est la place donnée aux paroles du dramaturge Heiner Müller. Incarné très justement par une jeune comédienne, il laisse entendre une philosophie profondément intelligente et libre. Par la grâce du théâtre et de la pensée, il est le seul qui sait passer les murs, le seul à avoir une vision lucide du monde présent et à venir. Il représente la seule voix calme au milieu du grand cirque médiatique. Tout ce qu’il disait à l’époque de la Chute du Mur s’est avéré juste, et appelle à poursuivre la réflexion.

 

Berliner Mauer : Vestiges est un beau spectacle, porté par le talent et l’enthousiasme de jeunes comédiens et comédiennes tous frais sortis du Conservatoire. Ils s’intéressent à l’Histoire et ce simple fait vaut la peine d’être souligné, tant on peut redouter par ailleurs les effets du discours unique et néo-libéral sur les nouveaux venus au monde du spectacle. Le théâtre politique et historique a encore de beaux jours devant lui.

 

Notre camarade de la section franco-brésilienne de l’Internationale Davi Juca se trouvait à l’Est, vous pouvez lire sa critique ici.

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