Ivanov

Odéon Théâtre de l'Europe

  • Date Du 29 janvier au 1er mars et du 7 avril au 3 mai 2015
  • D' Anton Tchekhov
  • Version scénique Macha Zonina, Daniel Loayza, Luc Bondy
  • Mise en scène Luc Bondy
  • Avec Marcel Bozonnet, Christiane Cohendy, Victoire Du Bois, Ariel Garcia Valdès, Laurent Grévill, Marina Hands, Yannik Landrein, Roch Leibovici, Micha Lescot, Chantal Neuwirth, Nicolas Peduzzi, Dimitri Radochévitch, Fred Ulysse, Marie Vialle, et, en alternance, les musiciens Philippe Borecek (accordéon) - Philippe Arestan (violon) et Sven Riondet (accordéon) - Alain Petit (violon), et les invités Coco Koënig, Quentin Laugier, Missia Piccoli, Antoine Quintard, Victoria Sitjà
  • Décor Richard Peduzzi
  • Costumes Moidele Bickel
  • Lumières Bertrand Couderc
  • Musique Martin Schütz
  • Maquillages/Coiffures Cécile Kretschmar
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Bénéficiant d’une distribution absolument exceptionnelle, la mise en scène de Luc Bondy semble se laisser envahir par le déprimant sentiment de vacuité qui habite son personnage principal, comme pour mieux donner à voir l’ironie acerbe du regard que porte Tcheckhov sur ses contemporains, et la cruauté qu’il révèle.

 

Conformément à ses habitudes, Luc Bondy paraît avoir opté pour une mise en scène sobre, qui s’attache avant tout à permettre aux comédiens de donner la pleine mesure de leur talent. Et lorsque celui-ci est aussi manifeste que dans le jeu de Micha Lescot ou de Marina Hands, pour ne citer qu’eux au sein de l’extraordinaire troupe rassemblée pour l’occasion, l’adhésion ne saurait être qu’immédiate. Micha Lescot, qui interprétait Tartuffe la saison passée, semble exhaler de toute sa personne le dégoût de soi qui s’est emparé d’Ivanov, à tel point que le personnage en devient par moments si répugnant que l’on peine à comprendre comment nous, spectateur, avons pu être tenté de le plaindre du mal qui l’afflige, quelques instants auparavant.

 

Car comment ne pas compatir ? Face à la bassesse et l’avarice de la société de petit-bourgeois que dépeint la pièce, il apparaît pour le moins étonnant qu’un personnage porteur de grands idéaux, comme l’aurait été jadis été Ivanov, ait pu un jour surgir. De ce qu’il fut alors ne subsiste en lui, au moment où se déroule l’intrigue, presque rien : une sorte de burn-out a désormais anéanti chez Ivanov toute capacité d’agir, de décider, d’exister. Et alors que sa femme agonise lentement, il échoue lamentablement à lui apporter un quelconque soutien, et se contente de fuir, n’importe où mais ailleurs que chez lui, où le cafard l’attend. Le seul qui pourrait peut-être l’aider, à savoir Lvov, le médecin qui soigne sa femme, n’offre pour seul diagnostic qu’une condamnation morale, bien décidé à clamer haut et fort que lui, en sa qualité d’honnête homme, ne saurait tolérer l’infamante conduite d’Ivanov.

 

Bref, l’époque où l’on pouvait encore accomplir, sinon de grande choses, du moins quelque chose, est définitivement révolue, et les valeurs du passé ne servent plus qu’à se torturer inutilement par leur évocation, comme les airs de violon que l’on entend régulièrement à l’arrière-plan dans cette mise en scène. Quant au reste, une répugnante gangue de médiocrité s’est partout infiltrée.

 
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Cette chape, d’un ennui si dense qu’il paraît presque palpable, n’est pourtant qu’un point de départ. Elle sert en effet de révélateur aux ignobles aspirations qui animent la plupart des personnages, et donne ainsi lieu, après des épisodes où le spectateur se retrouve à bâiller avec les comédiens sur scène, à une critique sans concession de cette société décidément écœurante, critique d’autant plus percutante qu’elle paraît menée de l’intérieur même de ce milieu. Luc Bondy fait son miel de ces sortes d’âpres insinuations qui parcourent la pièce, dont il se plaît à souligner le comique subtil.

 

L’autre grande ligne de force de ces tableaux collectifs aussi bien que des scènes plus intimes, c’est sans doute la violence extrême des rapports entre personnages, que la mesquinerie ambiante ne rend que plus insoutenable. La brutalité de certaines répliques finit par rendre à leur tour insignifiantes les rares relations apparemment sincères et aimantes que compte l’intrigue, et auxquelles le spectateur cherche vainement à se raccrocher, comme au fonds irréductible d’humanité qu’il y aurait malgré tout à sauver. L’ultime confrontation, à la fin du troisième acte, entre Ivanov et sa femme, Anna Petrovna, constitue peut-être à cet égard le moment le plus intense de la représentation.

 

L’ensemble reste néanmoins assez long – la pièce dure environ trois heures et demie, et l’on hésite parfois à attribuer l’ennui et le sentiment de médiocrité que l’on ressent à une interprétation fidèle de la pièce, ou simplement à une mise en scène parfois assez insipide. L’incroyable qualité de la distribution vient heureusement nous préserver, à intervalles réguliers, de toute contamination par l’angoissante maladie d’Ivanov.

 
Photographies de répétition © Thierry Depagne

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