People in a field

Théâtre des Abbesses

  • Date Du 27 janvier au 1er février 2015

People in a field, nouvelle pièce chorégraphique du talentueux Simon Tanguy, portait en elle une promesse : perturber l’espace sécurisé du théâtre par une pure présence humaine de 55 minutes exactement. Pourtant, malgré un début plein de légèreté et d’humour, les danseurs s’essoufflent vite au milieu d’un discours qui manque de clarté et d’ambition. Le spectacle opère alors un involontaire retournement de sens et on repart avec un sentiment de frustration.

 

C’est dommage, mais c’est ainsi. Le spectacle People in a field, après avoir affiché le classique et dangereux discours de modestie propre aux chorégraphes contemporains, après nous avoir affirmé que seul le geste suffit pour révéler l’humain, finit par s’enfoncer dans un piège qu’il s’est lui-même tendu. La modestie ici n’apparaît que comme la justification a posteriori d’un manque de profondeur, et franchement on attendait mieux.

 

Le début est pourtant joyeux et prometteur. On y voit des jeunes danseurs empruntés, maladroits, tenter de comprendre leur corps, et faire avec un aveuglement et une naïveté propre à la jeunesse. Ils sont touchants dans leur tentative de plaire, ils cherchent à travailler sans comprendre le sens du travail, ils essayent de se rapprocher de leurs intuitions. Ils sont affublés de survêtements portant des noms de pays, qui prennent ici une résonance absurde. Comment, du plus profond et du plus confus début de sa vie peut-on se voir porter les couleurs d’un pays ? Comment assumer les espoirs des autres, comment porter sur ses épaules un monde qui n’est que langage, comment inventer son propre langage ?

 

C’est limpide, ça met l’eau à la bouche, on se demande quels trésors d’inventivité, de souffrance, de joie, de triomphes propres à la jeunesse pourront surgir de cet état primaire. Mais curieusement, le discours semble coincé dans ce premier jet d’humour et de maladresse. Ce qui était émouvant finit par devenir problématique. En effet, comment interpréter cette absence d’évolution du langage ? Comment suivre les images, qui si elles sont apparemment différentes les unes des autres, ont toutes fondamentalement le même socle ? L’effet ne tarde pas à se faire sentir : les danseurs s’épuisent dans cet humour sans but, aucun mouvement ne dépasse les autres, et le doute finit par s’installer. La musique n’arrange rien, qui rappelle un road-trip à la Kerouac. Quand on mesure la puissance et l’impétuosité de la jeunesse qui est exprimée dans ses livres, on ne peut que regretter que ces jeunes danseurs soient visiblement interdits d’y prendre part. Ils sont courageux pourtant ces jeunes gens, ils ne lâchent rien, ils dansent jusqu’au bout, et cela rend d’autant plus cruel leur épuisement. Ils ne prennent pas la route, ils s’épuisent à faire du stop.

 

Le discours qui encadre le spectacle, drôle au début et porté au micro par une des danseuses finit par devenir franchement agaçant. En effet, comment recevoir, après 55 minutes peu convaincantes, une phrase qui nous répète que nous sommes dans une configuration classique entre ceux qui regardent et ceux qui sont regardés, et que le seul but du spectacle est de montrer un peu d’humanité ? Comment recevoir sans un certain sentiment de révolte, l’idée que l’utopie est terminée et que tout est vain ? C’est ajouter la vanité du discours à la vanité de la tentative. On ne retient pour le coup qu’un discours faussement émancipateur, un nihilisme et un relativisme qui ne sont plus de saison. Pascal Rambert affirmait dans son récent Répétition que l’Histoire a fait son retour en nous, et qu’il faut en prendre la mesure. L’admettre, prendre la vie à bras le corps, travailler au langage que l’on porte vers l’autre, c’est peut-être cela, la modestie.

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