Les lieux du théâtre : Le Tarmac

Le Tarmac

  • Date Entretien avec Valérie Baran, directrice du Tarmac, réalisé en décembre 2014

Le TARMAC ®Eric Legrand

Un théâtre n’est pas seulement un lieu de diffusion de spectacles. Il est un lieu d’idées, de culture, une maison pour les spectateurs et un terrain de réflexion artistique et politique. Le Souffleur a voulu en savoir plus sur les lieux du théâtre et vous propose une première enquête sur le Tarmac – Scène internationale francophone.

Valérie Baran, directrice du Tarmac, nous livre l’histoire et les spécificités d’un lieu qu’elle dirige depuis 2004. Consacré aux productions francophones non hexagonales, le Tarmac est une scène unique dans le paysage théâtral français et s’engage de façon militante sur des thèmes encore polémiques aujourd’hui. Parmi eux, citons les multiples héritages du colonialisme, de l’immigration, de la Françafrique ou encore du rapport à la langue française.

 

Une Histoire mouvementée

 

Le Tarmac plonge ses racines dans une expérience itinérante mobilisée sur les écritures francophones. L’ancêtre du Tarmac n’est autre que le Théâtre International de Langue Française (ou TILF), fondé en 1985 par Gabriel Garran (également fondateur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers). Le théâtre n’a pas encore de lieu fixe, se produit au Centre Pompidou ou au Théâtre National de Chaillot et met sur devant de la scène des auteurs issus de l’espace francophone hors hexagone. Le TILF se sédentarise en s’installant à la Villette en 1994. En 2004, il devient alors le Tarmac de la Villette sous la direction de Valérie Baran, qui a pour ambition de structurer ce réseau et de s’insérer dans l’espace de la francophonie, lui aussi en pleine construction. En 2011, le Tarmac fusionne, non sans difficultés, avec le Théâtre de l’Est Parisien et se rebaptise «Le TARMAC : scène internationale francophone », fidèle à sa spécificité, tout en faisant un pied de nez à la profusion de labels déjà existants. Le Tarmac sera « international » ou ne sera pas.

 

Le Tarmac reprend le rêve du TILF et le fait rayonner. Le théâtre y est politique, ancré dans la cité. Il se voit comme une place publique et un espace d’expression pour tous les citoyens de la francophonie. Sont considérés dans son périmètre la Belgique, la Suisse, le Québec, ou encore les anciennes colonies françaises (Afrique, Asie, Caraïbes…), régions dans lesquelles la francophonie reste bien représentée. Après un demi-siècle de décolonisation mouvementée et une histoire de la Françafrique qui continue de s’écrire, le Tarmac se construit sur ces questions brûlantes où la langue française se doit de passer d’un outil de domination à un outil de libération. Là peut se nicher et œuvrer la parole poétique.

 

Ext tarmac - Eric Legrand

Le Tarmac de la Villette, ® Eric Legrand

 

Une maison d’accueil d’artistes issus de la francophonie

 

Le français de l’hexagone n’est pas le seul français pratiqué et pour le Tarmac, il s’agit de défendre cet état de fait. Sans oublier la souffrance qu’a pu représenter l’usage du français dans les colonies, le Tarmac porte cette idée qu’il est la langue que nous avons en partage, qu’il est une réalité, riche de surcroît. La francophonie porte en elle le plurilinguisme, la diversité culturelle et toutes les problématiques liées à l’altérité. Les compagnies et les auteurs accueillis travaillent cette langue française, nous en montrent la diversité des usages, des sons et des imaginaires. Comme nous le dit Valérie Baran, le français à travers le monde témoigne d’autres histoires parallèles à la nôtre. Le Tarmac présente une cohérence de thèmes dans sa programmation : l’héritage de la décolonisation, le rapport à la langue, l’immigration, l’insularité ou encore le voyage et l’errance. Dans la lignée de Senghor et Césaire, le Tarmac donne aussi à voir un théâtre qui transforme la langue du colon en une langue d’émancipation pour poser des questions de fond. C’est aussi contre l’écueil de l’exotisme, héritage de la pensée coloniale, que Valérie Baran nous met en garde.

 

Les Damnés de la terre ®Laurence Leblanc

 Les Damnés de la terre (2013), ® Laurence Leblanc
 

Le Tarmac se situe dans une faille du réseau de diffusion et se donne pour mission de découvrir et de faire découvrir des talents. Valérie Baran nous explique l’impasse que peut représenter cette mission. Découvrir des talents signifie défricher dans ce qui n’est pas encore connu ou reconnu, chose que l’institution ne permet pas toujours de faire. Or, l’institution et le défrichage ont besoin l’un de l’autre pour exister et le Tarmac déniche, trouve et porte haut les talents originaux qu’il découvre. Cette exclusivité lui donne une force de frappe radicale et assumée, contestant le vase-clos que représente le réseau du théâtre subventionné en France. Depuis 2004, le Tarmac accompagne donc avec force engagement des artistes souvent peu connus du public français. Dieudonné Niangouna, artiste associé au Festival d’Avignon en 2013, fait partie de ces artistes repérés par l’établissement. La programmation est osée, n’a pas peur de prendre des risques et s’aventure dans l’univers de la recherche scénique et linguistique. Désireux de soutenir des artistes sur un temps long, le Tarmac initie des compagnonnages (dont la coproduction est une forme) et tente également de diffuser les productions, bien que la tâche soit ardue.

 

Le théâtre dispose également d’un comité de lecture dynamique, lui aussi dédié aux écritures de l’espace francophone. Le Quartier des Auteurs lit chaque année plus d’une centaine de textes et travaille en partenariat avec d’autres comités. Il joue un rôle clé d’expertise et de promotion des nouveaux auteurs de la francophonie. Sa mission de soutien aux auteurs se concrétise également par un accueil en résidence, permettant à des écritures de voir le jour. En liens étroits avec les éditions Lansman, certains des textes découverts trouvent un prolongement dans la publication.

 

J’ai entendu parler du Tarmac quand j’étais à Conakry. Je commençais à peine l’écriture théâtrale. Quand j’ai terminé mon texte Sur la pelouse, je l’ai envoyé à leur comité de lecture. En 2013, Sur la pelouse et Le cadavre dans l’œil ont été publiés dans la collection Tarmac chez Lansman éditeur. Cela m’a permis d’avoir mes premières publications théâtrales. En 2014, j’ai effectué une résidence d’écriture au Tarmac (dans le cadre du programme « visa pour la création » de l’Institut Français). Pendant cette résidence j’ai pu rencontrer, échanger avec des artistes et structures collaborant avec le Tarmac.

Le Tarmac est pour moi un lieu de découverte et d’accompagnement des auteurs dramatiques. À travers leur comité de lecture qui ne lit que des textes d’auteurs francophones (unique en son genre en France), le Tarmac permet à des auteurs qui ne vivent pas forcement en France d’avoir des retours leur permettant de retravailler, d’enrichir leurs textes.
 
Hakim Bah
 
Le Tarmac : rêves et perspectives

Valerie Baran - Eric Legrand

Valérie Baran, ® Eric Legrand

 

Nous avons voulu en savoir plus sur les perspectives que le Tarmac pouvait entrevoir dans les années à venir. Moins raisonnablement ou plus librement, nous avons aussi demandé à Valérie Baran si elle avait des rêves pour ce lieu auquel elle consacre son énergie.

 

Le public au Tarmac

 

Parmi les perspectives, la question du public et de son renouvellement est pour le Tarmac un travail constant. Les liens entretenus avec le terreau social et associatif sont importants pour que le théâtre soit investi par les habitants du quartier. Les actions de sensibilisation ainsi qu’une simplicité dans l’échange avec les équipes artistiques permettent au public d’accéder aux œuvres non seulement via les temps de représentation mais aussi grâce aux rencontres parfois spontanées qui se produisent au Tarmac. L’enjeu des publics s’est notamment posé au moment du transfert depuis la Villette jusqu’au Tarmac avenue Gambetta. Si une partie du public a lui aussi accepté de faire le voyage, le Tarmac a nécessairement dû reprendre sa politique de relation. Le théâtre voudrait voir une plus ample pérennisation du public de propositions en propositions.

 

Faire venir ce public est aussi une question de communication et de stratégie de visibilité. Dans cette voie, le Tarmac cherche de nouvelles formules. Récemment initiée, une structuration en temps forts offre l’opportunité de jeter des coups de projecteur sur la programmation. Le premier temps fort est proposé à l’automne, période à laquelle le Tarmac invite une compagnie dont il soutient particulièrement le travail. En 2014 c’est aux côtés de Marielle Pinsard et de sa création singulière (dont vous trouverez la critique ici : http://www.lesouffleur.net/10025/en-quoi-faisons-nous-compagnie-avec-le-menhir-dans-les-landes/), que le théâtre s’est engagé. Au printemps, le public aura l’occasion de découvrir un second temps fort, pensé de façon plus thématique celui-là : « Drôles de printemps », reprenant à travers plusieurs mises en scène la turbulence démocratique qu’ont été les printemps arabes.

 

L’enjeu fort est aussi celui d’une diversité du public. Implanté dans le 20è arrondissement de Paris, le Tarmac s’inscrit dans un quartier dont une grande partie de la population est originaire de pays africains. À priori donc, il serait plus évident d’intéresser ce voisinage aux productions et aux propos portés par les artistes. Cette ambition semble pourtant être un travail toujours recommencé. Cependant, le public du Tarmac reste l’un des plus diversifiés. Comme nous ne le savons que trop, ce n’est pas la proposition intéressante qui à elle-seule assure l’affluence du public. Pourtant Valérie Baran nous le répète, elle ne fait pas la course au remplissage des salles, souvent perçu comme la gageure ultime de la qualité des spectacles pour les tutelles. Encore peu connus en France au moment de leur venue, les artistes accueillis au Tarmac peuvent difficilement faire salle comble mais pour la directrice, faire émerger ces sensibilités artistiques est un engagement qui supporte quelques sièges vides. Faciliter l’accès au théâtre signifie aussi en faciliter l’accès pécuniaire. Ainsi, et avec succès, le Tarmac propose pour chaque création une séance le jeudi après-midi au tarif unique de six euros.

 
À l’horizon, que voit-on ?
 

Assurer une pérennisation du public passe également par la pérennisation financière toujours incertaine. Comme c’est le cas d’un certain nombre de théâtres publics, la forme juridique du Tarmac est une SARL, donc repose sur le droit privé. Du point de vue de son engagement et de son fonctionnement cependant, elle remplit une mission de service public sous tutelle du Ministère de la Culture et de la DGCA (direction générale de la création artistique). Le risque avéré étant que cette spécificité engendre une forme de précarité quant à l’accès pérenne aux subventions publiques. Se dégager des contraintes financières et se voir plus confortablement installé, voilà un des rêves formulés par Valérie Baran.

 

Le Tarmac s’interroge également sur la pertinence des contours d’action qu’il s’est donnés. En choisissant de se concentrer sur l’espace francophone, le Tarmac pose une délimitation, des frontières au-delà desquelles son projet sortirait des rails. Valérie Baran nous confie d’ailleurs son sentiment d’un délaissement à l’égard d’une francophonie dépourvue de politique culturelle claire et ambitieuse. Les centres et instituts culturels français à travers le monde voient leurs budgets amputés et leur capacité d’action réduite. Il semble que ces lieux ne soient plus les relais privilégiés qu’ils ont pu être par le passé. Il est par exemple difficile de dire si le Tarmac est réellement identifié dans les pays de la francophonie. Il envisage alors son évolution sous le signe d’une plus grande ouverture. Dépasser cette contrainte géographique serait pour Valérie Baran l’occasion de penser l’altérité aux frontières de la francophonie, établir un dialogue et ouvrir le regard sur le reste du monde. Bien sûr les contextes varient d’un endroit à l’autre sur la planète, mais le Tarmac se prend à rêver de mettre en scène l’Humanité, celle qui, un peu partout, se pose les mêmes questions. La démocratie, l’égalité, l’éducation, l’accès aux soins sont autant de questionnements qui inquiètent et animent à travers le monde. Face à des contextes nationaux différents, parfois tragiques, il s’agirait de faire entendre par le prisme de la singularité, l’unité de ces préoccupations.

 
Drôle de nom
 

Pourquoi le Tarmac porte-t-il le nom que l’on donne aux pistes dans les aéroports ? Tout simplement parce qu’il caractérise bien la double portée de ce lieu, à la fois lieu d’atterrissage et lieu d’envol pour des compagnies venues des quatre coins du monde. Les spectacles programmés par le Tarmac sont une invitation au voyage et au dépaysement artistique et esthétique, en même temps qu’ils nous permettent de prendre conscience de la proximité de nos langues et de nos cultures. En accueillant des propositions venues de la francophonie, le Tarmac met aussi le doigt sur les gouffres qui existent en termes de conditions et de moyens de production d’un pays à l’autre. La condition des artistes varie selon les contextes nationaux et questionne la démocratie dans la francophonie. Le manque ou l’absence totale de subventions, la pauvreté des outils de production et de création sont parfois des réalités auxquelles les artistes se trouvent confrontés. Pourquoi malgré tout décident-ils de faire du théâtre ? Les réponses sont diverses et le Tarmac s’engage à faire entendre ces urgences-là.

 
Le « lieu », cette idée flottante
 

Le lieu du théâtre est à la fois concret et imaginaire. Il charrie avec lui une image, une projection que l’on nourrit à son égard. Il apparaît d’ailleurs heureux que le théâtre (en plus d’être un bâtiment), soit aussi un lieu volatile dans l’imaginaire du public et des habitants alentours. Toujours une part d’ombre, un rideau par-ci, une salle de répétition par-là qui contribuent à nourrir le mystère, le fantasme parfois. Pour faire parler ce lieu, le Souffleur a donc fait une légère incursion dans les coulisses, s’y est introduit pour en saisir quelques unes des réalités.

 

Propos recueillis par Paul Francesconi et Estelle Moulard-Delhaye

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