Richard III

Théâtre de Belleville

  • Date Du 21 janvier au 8 mars 2015
  • D'après William Shakespeare
  • Mise en scène Margaux Eskenazi
  • Adaptation Margaux Eskenazi et Agathe Le Taillandier
  • Traduction Yohhann Domenech, Margaux Eskenazi et Agathe Le Taillandier
  • Dramaturgie Agathe Le Taillandier
  • Avec Idir Chender, Laurent Deve, Nelson-Rafaell Madel, Jean Pavageau, Alice Pehlivanyan et Eva Rami
Richard III 2

Fougueux et férocement comique, le spectacle de la Compagnie Nova a les défauts de ses qualités : un concentré d’énergie et d’idées, à l’intensité inégale.

 

Margaux Eskenazi et Agathe Le Taillandier n’y sont pas allées par quatre chemins : quitte à redynamiser une pièce du répertoire, afin d’en faire ressortir toute la violence et l’animalité, autant bouleverser sa structure et son texte, par l’introduction d’une sorte de personnage-chœur et d’un poème de Michaux. Réduite à six acteurs, émondée de nombreuses scènes, l’œuvre de jeunesse de Shakespeare devient presque mécanique dans son déploiement accéléré. Le jeu des comédiens est ainsi caractérisé par le recours incessant à des tics de geste et d’expression afin de caractériser au plus vite leurs personnages. On perd en profondeur et en émotion ce que l’on gagne en déchaînement d’énergie comique.

 

On regrettera donc quelque peu ce traitement général subi par les personnages, qui nuit considérablement à la dimension pathétique de certaines scènes. Si les souffrances apparemment authentiques qu’expriment, par exemple, Lady Anne, Margaret, ou Elizabeth sont dans cette pièce systématiquement minées par l’ironie indifférente qu’elles rencontrent, elles n’en ont pas moins vocation à être partagées par le spectateur. De manière globale, cette mise en scène est d’une remarquable efficacité dès qu’il s’agit de mettre en relief la quête frénétique du pouvoir qui anime Richard, culminant en une fantastique scène de couronnement où le personnage, complètement exalté, danse jusqu’à renverser tout le décor qui l’environne. Elle peine à convaincre, en revanche, dès que l’intensité dramatique se relâche : les temps plus reposés que compte la pièce deviennent assez ternes, faute d’être soutenus par la même énergie.

Richard III 3

Cet emballement général qui emporte la représentation est donc entièrement provoqué par le cynisme impitoyable de Richard, méchant autoproclamé, et bien décidé à éliminer un à un tous les obstacles entre lui et le trône. Interprété par Idir Chender, dont le jeu souligne la fragilité infantile qui hante le manipulateur jusque dans son triomphe, ce personnage, peut-être le plus brutalement théâtral de Shakespeare, paraît pourtant constituer le seul être véritablement humain de cette mise en scène. L’immense toile qu’il tisse méticuleusement pour parvenir à ses fins (à savoir : le pouvoir, tout de suite, par tous les moyens), lorsqu’elle est ainsi explorée par un chœur chargé, entre autres, de rendre les ellipses intelligibles aux spectateurs, tend à ressembler à un immense fantasme de sa part.

 

Le chœur, qui sert en outre de révélateur aux songes prémonitoires dont les victimes de Richard refusent de tenir compte, devient alors une sorte de passeur entre l’onirique et une réalité non moins sanguinaire. Une certaine confusion est ainsi entretenue tout au long de la pièce : le monde des songes n’est pas le vrai, mais il semble bien souvent avoir raison de celui dont il émane. C’est dans cette atmosphère, que l’on pourrait sans doute qualifier de baroque, que se déroule la chute du monarque. Le délire de grandeur, arrivé à son terme ultime, est brutalement renversé : my kingdom for a horse ou l’abrupt dégrisement de celui dont le rêve sans mesure semblait être devenu réalité.

 

La pièce, et c’est là incontestablement la grande réussite de cette mise en scène, n’en apparaît que plus monstrueuse. La perversité protéiforme qui permet à Richard de faire plier tous les autres jusqu’à ce qu’ils servent ses desseins, ou perdent leur tête, fait magnifiquement écho au poème «Les animaux fantastiques», qui remplace, presque avantageusement, le rêve paranoïaque de Richard à la veille de la bataille, où lui apparaissent les fantômes de ses victimes antérieures. Le désir, déformé chez lui en ambition effrénée, prend alors, comme par jeu, tous les visages, auxquels il ne donne de consistance que pour mieux s’amuser à les engloutir ensuite… à moins qu’il ne soit lui-même le plus joué de tous. Le méchant, la créature dont le sourire hante les cauchemars des autres, est ainsi dans sa monstruosité autant le reflet de nos fantasmes que le monde qui l’entoure est le produit des siens.

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