La Nuit des rois

Théâtre des Quartiers d'Ivry

  • Date Du 5 janvier au 1er février 2015
  • mise en scène Clément Poirée
  • traduction Jude Lucas
  • décors Erwan Creff
  • lumière Kevin Briard
  • musique Stéphanie Gibert
  • costumes Hanna Sjödin
  • assistée de Camille Lamy
  • maquillages Pauline Bry
  • régie générale Farid Laroussi
  • collaboration artistique Sacha Todorov
  • administration et production Lola Lucas et Alice Broyelle
  • avec Suzanne Aubert, Moustafa Benaïbout, Camille Bernon, Bruno Blairet, Julien Campani, Eddie Chignara, Matthieu Marie, Laurent Ménoret et Claire Sermonne
La nuit des rois 4

Twelfth night
Le Souffleur a apprécié collectivement cette mise en scène, et Djallil Boumar nous propose ici une vision personnelle de La Nuit des rois.

 

Jeux de séduction en Illyrie
Il y a le comte Orsino (Mathieu Marie) qui gouverne le pays et manie l’épée tel Fanfan la tulipe. 
La comtesse Olivia (Claire Sermone) quant à elle porte le deuil d’un frère disparu, mais sous une apparence austère, elle cache ses tresses d’un blond chatoyant. La jeune femme est bientôt séduite par celui qui porte le message du comte… Et c’est peut-être là que joue la magie du théâtre dans la distribution de Clément Poirée : l’excellente Suzanne Aubert campe tour à tour une Viola fragile, un Césario fougueux, un Sébastien amoureux, tandis que Camille Bernon joue une Maria espiègle. La ressemblance de leurs traits permet à la magie du travestissement d’opérer sous nos yeux et dans un rocambolesque retournement de situation, tous finirent heureux et comblés. Avec le jeu des ombres chinoises les deux actrices (ici Viola/Sébastien) se dédoublent et embrassent Orsino et Olivia, en un final digne des meilleurs Walt Disney, où la focale se rétrécit sur le couple qui vécut ainsi des jours heureux.

 

 

La Nuit des rois, ou Ce que vous voudrez
Voilà pour la trame principale et baroque de Shakespeare. Mais c’est bien dans les personnages secondaires et dans l’univers que crée Clément Poirée que se trouve tout l’intérêt, le fantasque et le croustillant de cette mise en scène délurée. Si la traduction de Jude Lucas est parfaitement moderne et accessible, l’ensemble de la mise en scène semble cependant très librement inspirée de Shakespeare, ou en tout cas plus fidèle au sous-titre “Ce que vous voudrez” qu’au titre principal de la pièce.

 

 

La scéno d’Erwan Creff
Clément Poirée : “Notre Illyrie, je la situe au bout de la ligne du Transsibérien. Dans une demeure hors d’âge, comme prise dans la glace. Des lits séparés par des paravents, des meubles recouverts de draps, un piano désaccordé”. Une scénographie géniale d’économie et d’efficacité nous situe en un seul et même endroit, huis clos inquiétant aux divers lits et rideaux blancs. Mais ces couchages surgissent puis disparaissent au fil des scènes, des beuveries et truculences de l’excellent Eddie Chignara qui campe un Sir Toby transpirant l’alcool et la gouaille. Tout d’un coup les lits se referment autour de Malvolio, pris dans l’étau de fer et victime des tromperies qu’il subit bien malgré lui. Laurent Menoret nous propose un Malvolio bien mois noir qu’il n’y paraît, et si son physique imposant confère au personnage une rigidité toute grandiloquente, la cuirasse s’ouvre peu à peu et l’on découvre un bouffon ivre de pouvoir et de reconnaissance, mais aussi touchant dans ses échecs et terriblement drôle dans ses apparats de séducteur raté. Sa lecture de la lettre prétendument envoyée par Olivia où il se voit triomphant et imbu de lui-même et le jeu de cache-cache qui s’ensuit avec Sir Toby et sa bande est à mourir de rire. Avec les multiples défenestrations de Sir Andew (Mustafa Benaïbout), le public ne tient presque plus en place !

 

la nuit des rois 5

 

Clement Poirée nous donne ainsi à voir des personnages modernes, humains et attachants. En effet, dans le perpétuel jeu de séduction qui semble être le fil conducteur de sa très libre adaptation de Shakespeare, l’on trouve un goût et un appétit parfaitement modernes. Viola/Cesario n’est autre qu’une grande séductrice et incarnée par une femme. Shakespeare a ainsi créé une des plus belles partitions féminines qui soit au théâtre, où elle est l’égal d’un comte, supérieure à une comtesse, désirable aux yeux des deux. Bien des scènes mettent donc en jeu deux femmes qui se livrent à leurs sentiments dans un face à face délicieux. Shakespeare se garde bien d’aller plus loin et rétablit les “amours non conformes” dans un retournement surprenant, mais les jeux (de séduction) sont faits, et c’est peut-être là l’essentiel.

 

La nuit des rois 3
Feste bouffon/clown humaniste
C’est peut-être le personnage le plus intéressant de la pièce, véritable homme politique en son temps. Sous ses haillons, sa couronne en carton, Bruno Blairet campe un bouffon de cour faussement naïf et fou. Il manie les humeurs des monarques comme un jeu, se glisse tour à tour chez Orsino et chez Olivia, attire l’attention et se moque de leurs défauts, le tout en gagnant ici et là une pièce d’or, son gagne pain quotidien. Son arme, c’est son concertina (petit accordéon) qu’il dégaine pour moquer avec humour les travers des personnages qui se succèdent sur scène.

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