Platonov

Théâtre National de la Colline

  • Date Du 8 janvier au 11 février 2015
  • De Anton Tchekhov
  • Création collective dirigée par Rodolphe Dana - Collectif Les Possédés
  • Avec Yves Arnault, Julien Chavrial, David Clavel, Rodolphe Dana, Emmanuelle Devos, Françoise Gazio, Katja Hunsinger, Antoine Kahan, Émilie Lafarge, Nadir Legrand, Christophe Paou, Marie-Hélène Roig
Platonov

Le Collectif Les Possédés, auquel se joint Emmanuelle Devos, présente un Platonov tendant résolument vers le vaudeville, dernière ressource d’un théâtre désabusé dont cynisme et nihilisme ont fini par épuiser tous les grands élans romantiques.

 

Un véritable capharnaüm semble avoir envahi la scène immense. De grandes compositions dépareillées se succèdent d’acte en acte, où, des piscines gonflables à un incongru vélo d’appartement, le seul élément constant semble être un certain sens du bric-à-brac, ainsi qu’une vaste tapisserie décrépie représentant une scène de chasse. Les costumes évoquent vaguement les années 70, notamment une série de chemises toutes plus improbables les unes que les autres. L’effet est celui d’un désordre général. Il faut avouer que la structure dramatique de la pièce, œuvre de jeunesse de Tchekhov, s’y prête particulièrement. Une impressionnante galerie de personnages y défilent avec un certain fracas, sans grand souci de raffinement dans la composition. Celle-ci est parfois d’une simplicité presque déconcertante : pendant un acte entier, Platonov reçoit ainsi, tout bêtement, chacun des protagonistes, tour à tour.

 

La force, et accessoirement la cohérence, de l’ensemble tient donc, non pas tant à l’atmosphère d’ennui plus ou moins existentiel que l’on ne prête que trop souvent aux pièces de Tchekhov, mais, comme le relève très justement Rodolphe Dana, aux désirs qui travaillent chacun des personnages. Désirs ambigus, contradictoires, et jamais tout à fait innocents, lorsqu’ils ne relèvent pas clairement de la cupidité la plus abjecte, qui les poussent les uns vers les autres, et toutes les femmes dans les bras de Platonov – « Quoi que je fasse, elles m’aiment toutes ! ». Alors que la mise en scène acclamée de Benjamin Porée, la saison dernière à l’Odéon, prenait au sérieux cet Hamlet local, ce Platon ayant fini petit maître d’école, et trouvait son souffle dans la mise à nu de l’amour désespéré du dernier grand romantique qu’il représente, Les Possédés paraissent avoir choisi de s’attaquer de front à ce qui pourrait pourtant sembler constituer les faiblesses les plus criantes de l’œuvre : sa structure chaotique, qui aboutit à des triangles amoureux finalement assez convenus, la médiocrité crasse de ses personnages et situations, bref, tout ce qui la tire en direction du vaudeville.
 

Le pari, pleinement assumé, de cette mise en scène est ainsi de suivre Tchekhov dans ce que sa langue a de plus orale, dans ce que des personnages ont de plus risible, jusqu’à retrouver, par moments, la grâce qui transparaît dans ce bourbier de sentiments, comme lors d’une magnifique reprise de la ballade folklorique « Fare Thee Well (Dink’s Song) ». On rit beaucoup, peut-être un peu trop pour rester tout à fait sérieux et attentif, face à des situations d’un grotesque revendiqué – le recours à un costume d’ours serait-il un discret clin d’œil au lapin blanc de Macaigne, ou au Conte d’Hiver ? Les comédiens jouent parfois comme sans y croire, comme si le ridicule et la bêtise avaient déjà achevé leurs personnages. Emmanuelle Devos campe néanmoins avec beaucoup de finesse une générale qui refuse obstinément d’envisager qu’elle puisse perdre, Rodolphe Dana est superbe en Platonov, dont la flamboyance et le mordant masquent mal le profond désarroi, dès que ressurgissent à l’horizon des sentiments tendres et sincères. Globalement, cela sonne étonnamment juste, tant et si bien que les presque-quatre heures que dure tout de même la représentation passent sans que l’on ait le temps de s’en apercevoir.
 

Dans cette pièce d’une modernité absolue, tout ce qu’il y a pu avoir de majestueux et d’élevé appartient définitivement au passé, et il n’y a que les vieux barbons pour l’évoquer encore. Le présent est à la vulgarité intéressée, à l’ignoble où tout va peu à peu sombrer sans aucune grandeur, même dans le désespoir. C’est que l’on voudrait encore vivre, malgré tout, et continuer bêtement à aimer : voilà peut-être cette humanité des derniers hommes qu’ausculte la pièce, et que rend magnifiquement cette originale mise en scène.

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