Rouge

Théâtre-Studio

  • Date DU 12 au 31 janvier 2015

« Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ».

Sébastien Castellion (1515-1563)

De l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir.

 

Rouge ou quand l’actualité rattrape la fiction théâtrale. En créant en juin 2013 ce spectacle autour d’un groupe terroriste, la compagnie United Megaphone ne pensait pas que la réalité aurait une résonnance si funeste cinq jours avant sa première. Nous faisons évidemment référence à l’attaque armée dont la rédaction de Charlie Hebdo a été victime. Durant la représentation, les émotions se bousculent. Entre colère, lassitude, rébellion et peur, le spectateur, s’il parvient à se défaire de l’actualité sous peine d’être émotionnellement trop impliqué, saura trouver des réflexions justes et une mise en scène délicate.

 

Aujourd’hui, dans une monde où la finance et le capitalisme sont légions, une bande d’indignés se rassemblent dans un squat, qu’ils nomment « Quartier Libre ». Ils se sont connus sur les bancs de la fac, rejoints par des exclus sociaux de tous bords : immigrés, sans emploi, travailleurs pauvres… A force de vouloir refaire le monde chaque soir autour d’une bouteille, ils décident de se lancer dans l’action d’abord pacifique, puis violente. L’escalade de la force ne finira qu’avec la mort des uns, l’abandon des autres, la conscience torturée des derniers. Sur un texte d’Emmanuel Darley, la metteuse en scène Maïanne Barthès emmène ses six comédiens aux retranchements de la lutte et de la morale.

 

Rouge communiste. Le mot ne sera jamais prononcé, comme un refus d’appartenance politique au moment même où la joyeuse bande de rêveurs commence ses actions engagées. Mais désormais, leur radicalisation s’étendra sous la bannière Rouge. Nom de code mais aussi couleur d’étendard. Une référence au rouge de la bande à Baader, la Fraction Armée Rouge ? Armés de bombes de peinture, le groupe saccage tous les DAB de la ville, entendez Distributeurs Automatiques de Billets. Puis viennent les banques, les guichetiers et les clients. A leur tour d’être recouverts de la couleur sang des victimes du libéralisme. Or, le sang  appelle le sang. Le vandalisme ne suffit plus, la radicalisation s’accompagne d’armes et de bombes, réelles cette fois-ci. Les revendications doivent être entendues, les menaces, prises au sérieux. Pour changer le monde, les protagonistes autrefois utopistes deviennent meurtriers. Pour faire vivre leurs principes, ils les bafouent un à un, sans pouvoir faire marche arrière. Englués dans leur tâche salvatrice, les révolutionnaires d’hier braquent, courent après l’argent. Bien malgré eux, ils sont la preuve de leur thèse initiale : l’argent engendre l’argent et la possession déshumanise.

 

Construites en récit choral, les répliques suivent le rythme de la radicalisation des personnages, caractères symboliques plus qu’identités personnelles : la petite teigneuse, l’effacée, le leader… Tous égaux au départ à « Quartier Libre », côte à côte pour exprimer leur idéal social, hommes et femmes se déchirent. Seule une seule poignée subsiste, sans remettre en cause leur tragique évolution. A la sortie de la pièce, l’on se souvient de cette première scène collective jouée à l’avant-scène. Chacun avait un temps de parole égal, devant un mur compact de cagots. Mais au centre, ravalant une colère sourde qui rejaillira sur ses camarades, un drôle de garçon renfrogné garde le silence. Lui, qui changera le nous en je, le vote à l’unanimité en décision solitaire. Le fameux mur de cagots, symbole des barrières sociales, ils l’ont fait voler en éclats. Tout comme leurs idéaux.

 

Ponctuée d’intermèdes musicaux faisant écho à des mouvements radicaux allemands ou français, la pièce multiplie les références puisées dans les décennies passées : années 60, 70, 80 : la bande à Baader, mai 68… Foisonnant de points de vue, de la caissière licenciée au PDG en crise, du mari délaissé à la journaliste en fuite, ce spectacle questionne, interroge mais jamais n’impose. Intrigué, le spectateur accède ici à un autre versant des revendications, une autre doctrine plus « commune », qui pourtant elle aussi n’épargne personne lorsqu’elle tombe dans le durcissement.

 

 

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