La Récolte

Maison d'Europe et d'Orient

  • Date Du 5 au 15 janvier 2015, puis du 2 au 12 décembre 2015 à la MEO ainsi que le 8 décembre à la Ferme de Bel-Ebat à Guyancourt
  • Texte Pavel Priajko
  • Mise en scène Dominique Dolmieu
  • Dramaturgie Daniel Lemahieu
  • Avec Céline Barcq, Barnabé Perrotey, Salomé Richez, Federico Uguccioni
La récolte des pommes à Eragny, Pissaro, 1888

Metteur en scène et co-directeur de la Maison d’Europe et d’Orient, Dominique Dolmieu y présente La Récolte*, texte de l’auteur biélorusse Pavel Priajko**. Dans cette pièce déroutante, proche de la farce et du théâtre de l’absurde, quatre personnages s’affairent à cueillir les pommes d’un verger, variété reinette dorée !

 

Extrait

 

« Une pommeraie. Les branches ploient sous le poids de grosses et belles pommes. De jeunes gens les ramassent, les posent dans des caisses. Egor et Valeri cueillent des pommes et les passent à Ira et Liouba. Les filles les mettent dans des caisses.

 

Egor, tendant une pomme à Ira – C’est rigolo de ramasser des pommes.

Ira – C’est sûr !

Elle met la pomme dans une caisse.

Egor – C’est vraiment très rigolo !

Egor tend une pomme à Ira. Elle la met dans une caisse.

Pause !

Les jeunes s’arrêtent de ramasser.

Valeri – C’est une variété d’hiver.

Liouba – Qu’est-ce qui te fait croire ça, Valera ?

Valeri – Regarde, tâte-là !

Valeri tend une pomme à Liouba. Liouba la prend.

Liouba, tu sens comme elle est dure ?

Liouba, tâtant la pomme – Rigolo, hein ?

Egor et Ira prennent aussi chacun une pomme.

Valeri – C’est une reinette dorée. C’est une variété de pommes d’hiver. Elles se conservent tout l’hiver !

Egor – C’est rigolo !

Valeri – Là, elles ne sont pas encore bonnes. Mais en hiver, en février, si on les laisse comme ça…

Ira – Et alors, Valera, ça donne quoi ? Elles mûrissent en hiver ?

Valeri – Oui.

Ira – Vraiment très rigolo !

Valeri – Par contre, il ne fait pas les taler.

Egor – C’est-à-dire ?

Valeri – C’est-à-dire qu’il faut les poser avec beaucoup de précaution dans les caisses, comme ça, elles se conservent longtemps. Il ne  faut pas les bousculer.

Egor – J’ai compris. C’est rigolo.

Valeri – Dites, les gars, vous n’avez jamais bugné ou laissé tomber des pommes ? Essayer de vous en souvenir, s’il-vous-plaît, car la pomme talée commence à pourrir. Et s’il y en a une qui commence à pourrir, après, toutes les autres pourrissent, et alors là, elles ne se conservent pas longtemps. Elles ne passent pas l’hiver. »

 

Clowns égarés

 

La cueillette champêtre bascule lorsqu’Ira avoue avoir jeté plus fortement qu’à l’habitude une pomme dans la caisse. Il faut alors la retrouver, trier et mettre de côté les pommes susceptibles de se gâter, de peur qu’elles ne contaminent les autres. Dors et déjà, nous percevons la critique d’une société prompte à exclure les individus chahutés ne répondant pas à la norme. De maladresses en gaucheries, Ira, Liouba, Valeri et Egor finiront par saccager le verger et le plateau. Le moindre petit problème devient pour eux une montagne à surmonter et pour nous une exaspération franchement comique. Sous le poids des pommes amassées, une caisse cède. Valeri prend en main le bricolage sensé réparer ladite caisse. Mais c’est compter sans l’incapacité de la joyeuse équipe à clouer des clous dans la planchette désolidarisée. Si les mots disent peu, leurs gestes clownesques pour recoller les morceaux, peuvent évoquer la perte d’un passé (soviétique) qui s’est lentement délité comme la saturation d’une idéologie communiste enfoncée à coup de marteau dans l’esprit de la population. Dévoués à la tâche malgré les tentatives ratées, ils prennent la chose très au sérieux, pas question alors de se laisser démonter, de ne pas finir ce pourquoi ils sont venus. Dans la petite salle de la MEO, Dominique Dolmieu propose un espace bi-frontal au milieu duquel les personnages s’agitent sous nos yeux, trébuchent sur des pommes devenues compote. Si l’on sourit beaucoup, le malaise guette à chaque instant et s’amplifie quand ils n’hésitent plus à massacrer les pommes avec un plaisir affiché. Pourtant ce défouloir a quelque chose d’une émancipation, d’une liberté passagère. On y perçoit une faille, une cassure habitée par la béance.

 

Un horizon obstrué

 

La pomme semble être leur seul point d’horizon, objet de toute leur attention. Quatre jeunes réunis et ils ne parlent que de la reinette, comme s’ils ne pouvaient rien entrevoir d’autre. Vêtus des habits de la ville, trouvant « rigolo » de ramasser des pommes (avant que cela ne vire au cauchemar), ils ne semblent pas être familiers des lieux. Pourtant rien n’est dit de leurs vies, de ce qu’ils sont et d’où ils viennent. Ils voient petit ou ne voient pas du tout le monde autour d’eux. L’extérieur ne semble pas exister. Alors que rien ne semble les contraindre, pourquoi veulent-ils à tout prix venir à bout de la récolte ? Est-ce une tradition qu’ils perpétuent par habitude ? Une volonté déraisonnée de récolter, d’amasser toujours plus ?

 

Un verger postsoviétique

 

À l’image du jardin d’Éden, l’atmosphère pourrait être idyllique, elle est ici lourde et rongée. Le microcosme que nous dépeint Pavel Priajko apparaît sous la forme d’un fruit véreux. Ils ont beau s’agiter pour se leurrer et tromper le vide, nous ne sommes pas dupes. L’auteur joue avec les échelles qu’il manie dans un mouvement d’aller-retour entre microcosme et macrocosme. L’absurdité que représente l’absence du monde extérieur dans leurs paroles ne nous le rend que plus présent. La sensation est à la fois celle d’un espace vaste, désert à perte de vue, et celle d’un espace confiné où sont enfermés les quatre cueilleurs. La proximité du public et de la scène dans cet espace bi-frontal tend à une sorte d’asphyxie atteignant bientôt les personnages. Egor est allergique aux abeilles, Ira peine à respirer sans son médicament, Liouba fait de la tension et se casse une dent… Derrière la didascalie initiale décrivant un verger luxuriant, le metteur en scène nous donne à voir une réalité nauséabonde et contaminée faisant écho à la zone désaffectée de Tchernobyl, aux frontières de la Biélorussie. Constatant que d’autres avant eux ont commencé la récolte et sont visiblement partis sans l’achever, leur réaction est celle de l’hébétude et de la surprise. Puis rien. Ils ne s’interrogeront pas sur les possibles raisons ayant poussé les précédents cueilleurs à quitter les lieux. Insouciants ou inconscients, hébétés ou idiots, ces personnages évoluent hors de l’espace et du temps. Tranquilles et rivés à leurs téléphones portables, ils quitteront ce verger comme ils sont venus. La mémoire et la pensée semblent toutes deux absentes. Rien ne les touche, se souviendront-ils seulement de cette journée, de ce verger qu’ils ont détruit ?

 

* Pavel Priajko, La Récolte (2007), in Une moisson en hiver, éditions l’Espace d’un Instant, 2011

** Autre texte de Pavel Priajko, Le Champ : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3042

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