Répétition

Théâtre de Gennevilliers - T2G

  • Date Du 12 décembre 2014 au 17 janvier 2015

Avec Répétition, Pascal Rambert met en situation une équipe de création confrontée à une remise en question autour de son prochain projet. Les parcours, les visées artistiques, les amours cachés et les convictions profondes des acteurs, mêlés à l’histoire qu’ils tentent de raconter de l’assassinat du poète Mandelstam par Staline nous promènent au bord de quelques abysses. Pascal Rambert poursuit le travail entamé avec Clôture de l’amour autour des voix et des présences de ses acteurs, pris à leur propre « source pétrifiante ». Soutenus, voire magnifiés par la grâce d’une dramaturgie épurée et brutale, ceux-ci nous bouleversent par la puissance de leur souffle et la précision de leur pensée.

 

Un parquet de salle omnisports, aux lignes géométriques alliant rondeurs, droites, courbes, nous fait face dans toute sa nudité conceptuelle. Un panier de basket en hauteur attend des tirs qui ne viendront jamais. Il peut alors évoquer toute la menace qui pèse sur les joueurs du plateau : oeil de Staline, but à manquer, qui provoque tension vers le jeu et justification intellectuelle. Les couleurs que portent les acteurs, faussement simples, faussement primaires, attendent de subtils jeux de lumières, qui mettront en évidence la force jaillissante et brutale de leur pensée ainsi que leurs infinies nuances. L’espace de jeu est, pour un temps à la fois infini et urgent, un espace suspendu, un temps de non-jeu dans lequel peuvent surgir tous les non-dits, les mises au point, les désirs profonds de chacun. Pour le dire autrement, Pascal Rambert nous projette dans ce qu’on appelle en sport collectif un « temps mort », ici pris dans toute sa force conceptuelle. C’est un temps où l’on réfléchit vite et fort, en attendant le signal qui obligera les joueurs à retourner sur le terrain et à construire leur récit. Le récit, ce à quoi finalement on n’échappe jamais.

 

Ce temps suspendu, qui est autant une possibilité privilégiée de réflexion qu’une tentative de s’échapper de la vie, tiré au maximum de ses possibilités, peut se déployer devant nous. Les acteurs commencent, pour certains, par  nous tourner le dos et offrir seulement, et humoristiquement, la qualité de leur présence. Nous sommes traversés par la vibration collective et individuelle que dégagent ces quatre interprètes d’exception. Leurs voix, puissantes, soulignées encore dans leur qualité par le fait qu’elles portent leurs propres prénoms (Stan, Emmanuelle, Denis, Audrey…), font surgir devant nous des hologrammes collectifs. Et les lignes, les courbes, les droites du terrain de basket épousent et appuient leurs paroles, nourrissent notre imaginaire en renvoyant le langage à sa nature de concept.

 

C’est violent, cette idée que le langage puisse être aussi puissant, aussi définissant. C’est très violent, cette idée que malgré sa mise à nu, sa mise en évidence comme abstraction, le langage nous ramène, quoi qu’on y fasse, au récit, et donc à ceux qui le possèdent. Et ceux qui le possèdent, dans Répétition, sont des acteurs qui se vivent comme une aristocratie poétique, qui voit venir – sans trop le réaliser – les bouleversements profonds de société. Et s’ils les voient venir avec leurs longs couteaux, ces « mauvais poètes » qui font les « bons bourreaux », ils leur jettent à la face une dernière fois leur excellence, ils éclaboussent leurs bourreaux de lumière et de sang. Staline n’est rien sans la beauté qu’il a sacrifiée. Les poètes ne sont rien sans la violence de l’Histoire. Et le récit passe, de mains en mains, de pensées en pensées. D’autres poètes viendront.

 

Mais cette histoire qui recommencera bientôt pour les acteurs, ce jeu auquel rien ne pourra les soustraire, nous concerne, nous aussi. Les acteurs, régulièrement, se tournent vers nous, nous happent dans leur récit, nous y emmènent par la grâce du lien sensible qui nous fait produire avec eux des hologrammes collectifs. L’adresse aux spectateurs est à la fois franche, simple et pourtant surprenante. Et par la grâce de la surprise, cette adresse nous fait rentrer, bien vivants, dans l’abstraction du récit.

 

Pascal Rambert nous renvoie ainsi à l’idée que la représentation n’est pas seulement un temps mort, mais qu’elle est la source même de la matière dont on fait les récits, et donc l’Histoire, dans toute sa violence et son implacabilité. Et si la société occidentale toute entière peut vivre dans l’illusion de se trouver hors du temps,  la voix des acteurs nous prend au creux de nos rêves, elles nous crie au-dessus du berceau que la réalité va bientôt nous réveiller. L’hologramme collectif produit par d’autres entrera en guerre avec nos vieux rêves. Il les forcera à redevenir vivants et à rejoindre le récit dont ils ont cru se détacher. Ils seront jeunes et vivants de nouveau, ne serait-ce que pour raconter la rencontre bien réelle de la gorge et du couteau.

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