Le Marchand de Venise – Shakespeare

Le Lucernaire

  • Date Du 19 Novembre au 4 Janvier
  • Traduction et Adaptation Florence Le Corre
  • Mise en scène et Adaptation Pascal Faber
  • Avec Michel Papineschi, Séverine Cojannot, Philippe Blondelle, Frédéric Jeannot, Régis Vlachos, Charlotte Zotto
@ Julien Bielher

Après Marie Tudor, la Compagnie 13 présente le Marchand de Venise de Shakespeare. Petit rappel de l’intrigue: Antonio, riche marchand, emprunte trois mille ducats à l’usurier juif Shylock afin d’aider son ami Bassanio à conquérir la riche héritière Portia. Ce dernier se ruine, se mettant à la merci de Shylock. Un conflit à la fois économique et religieux fait surface, fruit de l’antisémitisme institutionnalisé des sociétés européennes de l’époque. Shylock, le marchand juif, au centre du drame, incarne à lui seul toutes ces problématiques résolument contemporaines.

La question de la modernisation de Shakespeare se pose alors et Pascal Faber en propose une réponse assez inégale.


Quand Shakespeare fait monter au ciel…

Pascal Faber opte pour une mise en scène épurée comprenant un plancher, des coffres et un balcon qui nous transportent dans tous les lieux de l’aventure, ainsi que des costumes d’époque. L’heure est à la fidélité au texte. La Compagnie 13 a choisi de ne pas révolutionner par la force, contrairement par exemple à Macaigne qui demande à Hamlet de déverser des dizaines de bouteilles de sang lors de son assassinat, sur fond de Hard Rock. Cependant, moderniser, c’est aussi rendre audible au public contemporain une œuvre ancienne, sans tomber dans un passé fantasmé, que l’œuvre de Shakespeare ne s’empêche d’emmener avec elle. Malheureusement, la compagnie 13 se perd un peu dans ce schéma et peine à nous proposer une grande aventure avec le texte.

Cet écueil se voit plus spécifiquement dans le jeu et la direction d’acteur. La poésie de Shakespeare exprime, particulièrement dans ses comédies, sur un ton badin, léger et terrien, des vérités éternelles. La figure du fou (Pierre de Touche dans Comme il vous plaira, ou Festé dans La Nuit des Rois) est souvent le bel exemple de cet aller-retour. Elle apporte de la légèreté à la narration, tout en y incorporant parfois de sévères morales ou réflexions philosophiques. La langue de Skakespeare emmène souvent les comédiens dans un Ciel compliqué. Le premier risque est, dans le jeu, de flirter en continu avec les étoiles, sans retomber sur terre. Rester concret est difficile, et la compagnie 13 n’y parvient pas toujours. Pour remédier à cela, elle a recours à un traitement un peu scolaire, qui est parfois drôle, parfois malheureux. Si le jeu des acteurs est généreux et juste dans l’ensemble, proposant une belle synergie (une mention spéciale pour Michel Papineschi qui offre une très belle interprétation de Shylock), le ton badin et chantonnant, ou les face-publics trop faciles nous donnent l’impression d’un exercice d’école. On a du mal à voir des personnages qui s’aiment ou se haïssent. Le public passe un bon moment, mais la sève shakespearienne peine à sortir de l’arbre, donnant le sentiment que la proposition aurait pu être plus courageuse.


Et quand une image fait un spectacle:

Un spectacle qui pose question peut être sauvé par son dernier acte. Le contraste final est bouleversant et décline un autre regard sur l’ensemble de la pièce elle-même.

La pièce se termine sur un violent happy end shakespearien où Portia et Bassanio partent pour se marier, dans un bonheur presque insupportable. Tout le monde a l’air niaisement heureux, ce qui contraste brutalement avec l’ultime scène d’humiliation de Skylock. Celui-ci est condamné, après manigance de Portia et Bassanio, par la cour de Venise, à se déposséder de ses biens et à se convertir au catholicisme. Cette dernière horreur fait écho aux problèmes toujours présents de l’antisémitisme en Europe, ou de l’état de guerre qui existe en Israël. Elle nous rappelle immédiatement à la modernité du propos de Shakespeare, mais aussi à la perversité des rapports humains et de leur corruption par l’argent et l’intérêt.

Pascal Faber exploite alors ce contraste avec habilité en rendant compte de la force du débat que provoque le Marchand de Venise. Au milieu de l’amour, de la haine, de la jalousie et de la vengeance éclate une injustice majeure, qui balaie toutes les autres. La mise en scène l’appuie à peine et tire alors son épingle du jeu, car la fin touche et fait réfléchir. Finalement, on en vient même à se demander si ce ton badin et léger n’a pas été exploité simplement pour le contraste final, car celui-ci apparaît justement ridicule, tant il a été bâti sur une horreur.

La Compagnie 13 effleure du doigt ce que Skakespeare peut encore dire au monde aujourd’hui. La mise en scène aurait pu être plus aventureuse, plus charnelle et plus incarnée, mais elle propose une fin intéressante qui fait de la pièce un travail à suivre.

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