En quoi faisons-nous compagnie avec le menhir dans les landes ?

Le Tarmac

  • Date Du 13 novembre au 5 décembre 2014

 

Si la question posée par le titre du spectacle semble, par son apparente absurdité, impossible à cerner, force est de constater que la metteure en scène et son équipe tentent vraiment d’y répondre. Avec une interprétation se situant entre « folie dure apprivoisée », ou « normalité augmentée », selon que l’on se place d’un côté ou de l’autre du miroir de la psychose, les acteurs et actrices nous donnent à voir un spectacle total, délirant, qui amène les notions de perception et d’interprétation à une limite rarement atteinte.

 

Les mots manquent pour décrire le choc reçu lors de cette représentation. Ils manquent, car ils ne peuvent rendre compte totalement de l’ouverture que provoquent les images produites tout au long de ce spectacle. Les mots ici, ne peuvent en aucun cas se substituer aux images, car ils n’en donneraient que leur interprétation, à la fois réductrice et cependant très personnelle.

C’est d’ailleurs là la force principale de ce spectacle : une violence rare des images, qui oscillent constamment entre références archi-connues et nudité brutale de leur concept. Et cette violence nous met face à quelque chose que l’on ne connaît plus. Elles nous stupéfient, puis elles laissent place à d’autres images, tout aussi stupéfiantes, et ce jusqu’aux limites de l’extase ou de la nausée, qui ne sont jamais très loin l’une de l’autre.

On pourrait ainsi conclure à la sortie du spectacle que la tradition montagnarde suisse et le zouk sont deux abominations produites par des cultures poussées dans leurs derniers retranchements. Mais dans un même et contradictoire mouvement, on redonnerait à ces éléments de culture une fraicheur barbare, une authentique puissance d’évocation. Le degré zéro du spectacle devient source de toute poésie. Choc du monde et de ses représentations barbares, ou choc du monde barbare avec ses tentatives dérisoires d’appropriation par le langage. Une des images me poursuit alors que j’écris ces lignes, qui peut expliquer davantage ce que je tente de transmettre : un Mickey en bois posé sur scène semble me fixer, il m’inquiète et je ne sais pas pourquoi.

 

L’homme est un créationniste pour l’homme

Ce spectacle est un Eden suisse traversé par des guerres africaines, une pilule d’extasy dans un bonbon haribo. Il commence par un conte de fée interprété (et massacré) par une fille trop blonde pour être une vraie princesse. Il continue avec la naissance d’Eve sous la forme d’une côte de bœuf tirée de l’homme, puis comme femme laissée, provisoirement, en liberté. Dans cet Eden tombent des fruits étranges : des sacs à dos remplis de vêtements et d’accessoires. Le fruit défendu, ce sont des costumes de théâtre, des images à porter sur soi et à interpréter en toute folie et en toute liberté.

Le spectacle prend sa source dans cette tentative d’appropriation de l’image, vécue comme un péché originel. Mais, plus vertigineux encore, tout au long du spectacle, il ne semble pas que les hommes et les femmes aient conscience de faire la moindre action. Ils font, c’est tout, ils se laissent dériver dans leurs rêves, ils sont comme ça. Ils pillent, ils massacrent, ils aiment, ils écoutent de la musique classique en se tartinant de confiture, ils copulent, ils s’arnaquent, ils ont le rythme dans la peau.

Ceux qui prennent au sérieux cette image, ceux qui croient réellement l’incarner, ceux qui croient sans rire à ce qui n’est qu’un costume, sont renvoyés à un ridicule à la fois jubilatoire et dénué de tout jugement. De ce ridicule surgissent la poésie et la folie d’être au monde. Nous sommes renvoyés à nous-mêmes, joyeusement et impitoyablement.

Nous prenons conscience, au fur et à mesure de l’avancée du spectacle, que ces costumes nous possèdent tout autant que nous les portons. Ils ne sont plus sur nous, ils sont en nous, et l’arnaqueur, l’évangéliste, le touriste européen deviennent des fous poétiques et sincères. Ils sont pardonnés car le pardon n’existe pas, il est absurde comme le reste. Le jugement disparaît alors dans cet éclat de rire dément.

Photo3_©LaurenceLeblanc:VU

 

Animal féminin

Le sérieux de notre perception mis à la poubelle, nous sommes alors tous renvoyés à notre animalité, dans un flot d’images drôles et dérangeantes. Car l’animalité comprimée est partout présente, partout re-surgissante. La chanson « All by myself » interprétée par Céline Dion évoque ainsi un long cri de rut. Des pénis autonomes et aveugles tentent de se frayer un chemin dans la jungle des jambes, des Amazones montent des spermatozoïdes tigrés. Nous n’échapperons pas à notre animalité, alors autant le constater en jubilation.

C’est aussi un spectacle qui montre une sensibilité féminine affirmée, et c’est cela qui m’a dérangé et bouleversé. On y voit des images inhabituelles, car leur nature ne s’est pas encore imposée dans l’espace public, souvent dominé par une vision masculine.

Tout se passe comme si la metteure en scène nous montrait à voir ses trous, mais sans ostentation, juste comme une réalité souvent ignorée. Et cette vision du monde est aussi incongrue qu’un concours de pets entre jeunes filles qui ferait vibrer les murs d’un pensionnat propret. On nous montre une vie féminine totale, oui, crue, mais déchirée, compressée dans des codes sociaux qui se développent jusqu’à l’absurde.

 

Ce Mickey m’inquiète et je ne sais pas pourquoi

En résumé, je pourrais dire que ce spectacle est un repas délicieux et sans fin, une folie difficile à digérer, un absurde Disneyland posé sur une montagne de cruauté et de crudité que l’on ne saurait voir. Nous sommes responsables et irresponsables, nous ne sommes pas coupables.  Les images s’entrechoquent et elles nous racontent le faible fil sur lequel nous marchons menaçant de basculer dans la psychose ou le néant. Nous sommes bombardés de ces images jusqu’à une jubilatoire nausée. Nous n’avons pas quitté l’Eden, mais nous l’avons involontairement peuplé de nos cauchemars et de nos rêves les plus fous.

 

Photo1_©LaurenceLeblanc:VU

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